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Roger Du Pasquier - compte rendu : Un saint musulman du XXe siècle de Martin Lings
Ce qui a été dit sur le Maître - Articles au sujet du Maître
Écrit par Roger Du Pasquier   
Dimanche, 15 Mai 2016 06:56

- Le Cheikh Ahmad al'Alawi fut un sage comparable aux plus grands, mais son renom, jusqu'à présent, n'a guère dépassé le monde musulman et plus particulièrement les milieux soufis. Aucune publication vraiment importante n'avait paru sur lui dans une langue européenne et ses écrits n'avaient jamais été traduits de l'arabe. Il convient donc de saluer avec la plus vive satisfaction la parution de l'ouvrage, remarquable à maints égards, que M. Martin Lings vient de publier sur le grand maître algérien.

Rappelons d'abord que le cheikh naquit en 1869 à Mostaganem où il mourut en 1934. Il n'y eut dans sa vie que peu d'événement extérieur marquants ; il fit quelques voyages, notamment dans les pays musulmans de la Méditerranée orientale, et accomplit le Pèlerinage à la Mecque. A part cela, son existence se déroula presque entièrement dans sa ville natale d'où son rayonnement ne cessa de grandir et où affluèrent des disciples qui durent se compter par milliers. Pour tracer le portrait du cheikh à la fin de sa vie, M. Lings donne la parole à un Français qui l'a bien connu pour l'avoir soigné, le Dr Marcel Carret. Le témoignage de ce médecin est celui d'un homme de l'extérieur qui n'a discerné du maître que les apparences, mais la description qu'il en fait présente un vif intérêt, car rien, lorsqu'il s'agit d'une telle personnalité, n'est indifférent. De ce récit, on garde surtout l'impression de la parfaite sérénité du sage, de la "Grande Paix" dont sa présence témoignait, de sa bonté et de sa douceur, ainsi que de son allure intellectuelle et aristocratique, et de la finesse des réparties qu'il faisait à son interlocuteur.

Plus riche d'enseignement est encore le chapitre constitué par un fragment d'autobiographie du cheikh. Celui-ci grandit dans le milieu traditionnel d'une famille pieuse et fit un apprentissage de cordonnier. C'est par des membres de la Tariqa Isawi qu'eurent lieu ses premiers contacts avec les milieux soufis. Mais on s'y livrait à la recherche de phénomènes étranges, penchant auquel le jeune homme ne s'abandonna guère, se bornant à charmer des serpents. Ce fut alors qu'il rencontra celui qui allait devenir son vrai maître, le cheikh Sidi Muhammad al Buzidi, qui promit de lui apprendre à dompter un serpent plus venimeux que les autres, sa propre âme charnelle. Chez son nouveau disciple; le cheikh eut tôt fait de discerner de remarquables dispositions, pour la vie spirituelle et lui conféra les enseignements de la Tariqa Darqawia-Shadhilia.

Le cheikh al Buzidi mourut en 1909 sans avoir désigné de successeur. plusieurs de ses disciples eurent alors des songes montrant à l'évidence que al succession devait être assumée par le cheikh Ahmad al'Alawi. A ce moment-là, les foqara de Mostaganem dépendait de la "zaouïa mère" de l'ordre Darqawi, au Maroc. Mais bientôt, le cheikh al-'Alawi s'en rendit indépendant en fondant sa propre branche de L'Ordre, la Tariqa al'Alawiyat ad-Darqawiat ash-Shadhiliyah. Son autorité était déjà telle que cette initiative ne rencontra pour ainsi dire par d'opposition.

M. Lings fournit d'abdondants renseignements sur la doctrine et sur la méthode spirituelle de Mostaganem. Le soufisme est une voie de connaissance et le cheikh al-'Alawi en fut une illustration caractéristique que l'on peut justement comparer à Sri Ramana Maharshi, le célèbre sage hindou de Tirunavannamalai. Il se rattachait à l'école d'Ibn 'Arabi dont il professait la doctrine, notamment comme on la trouve exposée dans le Traité de l'Unité. Comme il n'est pas possible, dans un bref compte rendu, de s'étendre davantage sur cet aspect doctrinal de son enseignement, on notera seulement que le cheikh fut un gnostique et un métaphysicien de la même stature que les grands de ceux qui ont marqué l'histoire de l'Islam.

Le cheikh devait inévitablement subir les attaques des ennemis du soufisme qui, en diverses occasions, donnèrent libre court à leur incompréhension et à leur hostilité. Il se donna la peine de leur répondre souvent en détail, prenant la défense de pratiques comme le rosaire ou la visite des tombeaux de saints, dont les censeurs exotériques n'avaient pas saisi le profond symbolisme.

Il est important de relever que le cheikh, loin d'être un "moderniste" comme certains ont pu le penser, réagit vigoureusement contre l'influence de prétendus réformateurs. Il ne ménagea pas non plus le kémalisme turc et s'opposa fortement à tous les courants anti spirituels du temps comme aux usages de l'Occident moderne. Il prit position contre le port des vêtements européens dont il discernait le caractère profane mal adapté à al vie spirituelle, alors que le turban, le burnous et la djellaba sont des modèles de sobriété et de dignité.

Plusieurs chapitres du livre se rapportent aux différents aspects de la doctrine du cheikh, au symbolisme des rites islamiques ou à celui des lettres de l'alphabet arabe. Ils sont composés en grande partie de citations des œuvres du maitre que M. Lings a traduites en anglais. On en prend connaissance avec le plus grand profit, car on se trouve en présence d'un enseignement montrant que le soufisme a pu, malgré toutes les attaques dirigées contre lui, demeurer parfaitement vivace et garder son trésor traditionnel pur des tentations de notre temps.

Tout en soulignant la valeur exceptionnelle de ce livre, on se permettra néanmoins de formuler à son propos une ou deux remarques critiques. Tout d'abord, on aurait pu souhaiter des précisions sur les mots "mystique" et "mysticisme". D'autre part, le chapitre sur la "réalité du soufisme" offre un exposé qu'on aurait souhaité plus complet et plus méthodique. Mais de telles réserves n'enlèvent aucunement au beau livre de M. Lings son intérêt profond et sa valeur qui en font l'une des meilleures publications existant désormais sur le soufisme contemporain.

Roger Du Pasquier

Publié dans le n°369 des Etudes Traditionnelles, 1962.

 
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