Abdul-Karîm Jossot - Si Ahmed Benalioua
Ce qui a été dit sur le Maître - Articles au sujet du Maître
Écrit par Abdul-Karîm Gustave Jossot   
Jeudi, 15 Décembre 1927 11:25

Très grand, très droit ;  j’examinais le maître ; lui aussi me dévisagea ; nos regards se croisèrent. Si Ahmed Benalioua ® est âgé de cinquante six ans (1924), il a une belle tête de Christ douloureux et tendre. Sa longue barbe offre cette particularité que, noire sur le menton, elle est blanche sur les joues. Le visage maigre, ascétique, a une expression hautaine et fermée. Dés que les paupières se lèvent, elles découvrent des yeux rieurs ; les lèvres charnues s’entrouvrent en un sourire très doux ; l’homme qui parle est tout différent de celui qui se taisait ; les mots s’échappent de sa bouche avec volubilité ; de temps en temps les phrases sont coupées d’un « ya hakka sidi ? » (N’est ce pas sidi ?) Quêteur d’approbation. Puis, quand la parole s’arrête, le sourire se fige brusquement ; le visage se ferme en même temps que s’abaissent les paupières ; le masque reprend sa rigidité hiératique.

 

Le fête annuelle des alawiyyas, eut lieu du 12 au 15 Septembre 1924, des pèlerins « fuqâras » arrivèrent de tout part, on en comptait tout de même trois mille. Dans un immense terrain, qui fait face à la zawiya, on avait dressé des tentes sous lesquelles ils s’entassaient en sections : ici les gens de Tlemcen et de Bône (Annaba) ; là ceux d’Oran ; plus loin ceux de Philippeville (Chleff)…toutes les villes et tous les douars étaient représentés. Durant ces trois jours que dura la fête, le Cheikh fut fort accaparé ; mais quand eût disparu le dernier des pèlerins il put nous consacrer la plus grande partie de son temps.


Escorté par Jaafar et par moi, le Cheikh passait au milieu des groupes, s’arrêtait ici et là, trouvant pour chacun une bonne parole. Tous les yeux étaient braqués sur le maître et sur les deux convertis qu’il traitait ouvertement en amis ; sur nous rejaillissait l’amour que les fuqâras alawiyyas lui ont voué.


De nos jours la plupart des confréries sont dirigées par des jouisseurs qui ne songent qu’à se procurer facilement le bien-être matériel. Recherchant les faveurs gouvernementales, ils fournissent en échange certains renseignements, « rendent des services ». Ces tristes personnages ont des intérêts communs avec les ulémas des mosquées (sous l’influence wahhabite). Jaloux de leurs prérogatives, ces deux derniers prétendent que l’ésotérisme ne repose sur aucune base sérieuse ; ils le déclarent contraire à la religion et décrétèrent que seule l’orthodoxie fait foi. Aussi quand, par extraordinaire, surgit un maître initiateur tel que le Cheikh actuel des alawiyyas, tout le monde crie « haro » sur lui et sur ses disciples ; on met tout en œuvre pour le dénigrer et le combattre : c’est un gâte-métier.


Si Ahmed Benalioua ®, en effet, ne s’occupe pas de politique ; il ne recherche pas les honneurs et reste indépendant ; il n’exige de ses adeptes aucune cotisation annuelle et refuse leurs offrandes. C’est un soufi hautement initié qui se contente de préparer les âmes de ses fuqâras à leurs destinées futures, à ce retour signalé par le Qorân : « Certes nous sommes à Allah, et c'est à Lui que nous retournerons » (al-Baqarah, 156).


L’intelligence la plus lucide serait impuissante à découvrir le chemin qui conduit aux régions supérieures ; le cœur seul peut en trouver l’accès et c’est sur lui que notre Cheikh bien aimé impose ses mains pleines de bénédictions. De nombreuses attestations prouvent que, grâce à ses exhortations, des confréries entières, véritables repaires de bandits, sont maintenant pacifiées et que leurs habitants ont tous été transformés en honnêtes gens incapables de commettre la plus légère peccadille.


Cependant Allah n’abandonnait pas son élu pour m’amener à Lui. Quand je cherchais le maître je ne le trouvais pas ; lorsque je l’ai appelé il m’a envoyé son disciple préféré et lui a confié la mission de me conduire auprès de lui. Me voici à ses pieds, et jamais je n’ai éprouvé d’aussi intenses sensations ; jamais je ne me suis senti immergé dans tant de bonté, dans tant d’amour.


Nous allions quotidiennement le rejoindre au bord de la mer, au pied d’une falaise, à un endroit où il faisait construire une maisonnette qui devait lui servir de résidence estivale.  Le Cheikh venait à notre rencontre, nous conduisait sous une tente qu’il s’était fait dresser à proximité du chantier : nous nous accroupissions sur des tapis ; on nous servait du thé parfumé à la menthe et l’on nous apportait aussi de rouges tranches de pastèques.

 

Si Ahmed Benalioua nous parlait de son maître al-Bûzîdî ®, nous contait comment il l’avait connu. Lui était tout jeune et déjà affilié aux aïssawiyyas. Ayant cessé de s’y adonner, il continuait cependant, pour se distraire, à charmer des serpents. Un jour al-Bûzîdî ® se trouva devant lui et lui parla ainsi : - « On m’a dit que tu fascines et que tu domptes tous les reptiles ; je serai curieux d’admirer ton talent ». – « Rien de plus simple, répondit le jeune Ahmed ; demain j’irai chercher un serpent dans la montagne et lui ferai exécuter des tours devant toi ». Il vint en effet le lendemain avec une petite vipère et la fit travailler devant al-Bûzîdî ®. – « C’est fort bien, concéda celui-ci ; mais ta vipère est petite. Pourrais-tu dompter un serpent plus gros ? » - « La taille n’y fait rien, je me charge de dresser tous les serpents, si gros qu’ils soient. » « - Pourtant, repris al-Bûzîdî, il en est un, véritable monstre, dont tu aurais moins facilement raison. Veux-tu que je te la nomme ? C’est ton « nafs », ta nature inférieure. C’est elle qu’il faut dompter, ce sont tes passions que tu dois vaincre. Tu sais qu’il y a deux sortes de guerre sainte ? La petite et la grande…La première est le combat qu’on livre aux infidèles ; la seconde est la lutte contre soi-même ».

 

- « A partir de ce jour, continuait le Cheikh, al-Bûzîdî ® me prit comme disciple et voici ce qu’il m’enseigna : L'infini ou monde de l'Absolu, que nous concevons extérieur à nous, est au contraire universel et existe tel aussi bien en nous-mêmes qu'au dehors. Il n'y a qu'un monde : c'est celui-là. Ce que nous considérons comme le monde sensible, le monde du fini ou temporel, n'est qu'un ensemble de voiles cachant le monde réel. Ces voiles sont nos propres sens qui ne nous donnent pas la vision exacte des choses, mais qui, au contraire, en empêchent et limitent la pleine perception : nos yeux sont les voiles de la vraie vue ; nos oreilles un voile de l'ouïe véritable, et ainsi des autres sens. Pour se rendre compte de l'existence du monde réel, il faut faire tomber ces voiles que sont les sens ; il faut en supprimer tout fonctionnement, fermer les yeux, se boucher les oreilles, s'abstraire du goût, de l'odorat, du toucher. Que reste-t-il alors à l'homme ? Il reste une légère lueur qui lui apparaît comme la lucidité de sa conscience. Cette lueur est très faible à cause des voiles qui l'entourent ; mais il y a continuité parfaite entre elle et la grande lumière du Monde infini. C'est dans cette lueur que se concentre alors la perception du cœur, de l'âme, de l'esprit, de la pensée.


Le « Dhikr » du Nom divin, du Nom de l'Infini « Allah » est comme le va-et-vient qui affirme la communication de plus en plus complète jusqu'à l'identité (entre) les lueurs de la conscience et les éblouissantes fulgurations de l'Infini. Cette continuité étant constatée, notre conscience peut, par le « Dhikr », couler en quelque sorte, se répandre dans l'Infini et fusionner avec lui au point que l'Homme arrive à se rendre compte que seul l'infini est, et que lui, l'Homme conscient, n'existe que comme voile. Une fois cet état réalisé, toutes les lumières de la Vie Infinie peuvent pénétrer l'âme du soufi et le faire participer à la Vie Divine ; il est en droit de s'écrier « Je suis Allah ! ». L'opération qui lui reste à poursuivre est si subtile, tellement délicate, qu'il est nécessaire que l'esprit soit dégagé des préoccupations de tous genres et que le cœur reste vide ».


Ainsi palabrait notre Cheikh jusqu’à l’heure du Maghreb. Quand le disque rouge du soleil s’enfonçait dans la mer, un faqîr lançait l’appel à la prière. Tous les ouvriers abandonnaient leur travail et nous allions nous mêler à eux ; nous nous alignions sur des nattes grossières, derrière le Cheikh qui faisait fonction d’imam.


Le Cheikh me déclara : - « Vous êtes suffisamment avancé sur le chemin de la connaissance : il ne vous reste plus qu’à obtenir l’illumination, c'est-à-dire l’élargissement de conscience qui vous permettra de réaliser par le cœur ce que vous avez cérébralement acquis. Pour cela résinez-vous à entrer en « khalwa. » - « Qu’est ce que la « khalwa » ? Lui demandai-je. – « C’est une cellule dans laquelle je place le récipiendaire après qu’il m’a juré de ne pas en sortir, s’il le faut, avant quarante jours. Dans cet oratoire, son unique occupation est de répéter, sans arrêt, jour et nuit, le Nom Divin, en prolongeant chaque fois la dernière syllabe jusqu’à épuisement du souffle. Auparavant, il doit réciter soixante quinze mille fois la formule de la « Shahâda ». Durant la journée il observe un jeûne rigoureux qu’il rompt seulement le soir. » - « Combien de temps reste-il enfermé ? » - « Certains fuqâras obtiennent l’illumination soudaine, au bout de quelques minutes ; il en est d’autres pour qui cela nécessite plusieurs jours ; d’autres plusieurs semaines. Je connais un faqîr qui l’attendit huit mois. Chaque matin il réintégrait la khalwa en me disant : mon cœur est encore trop dur, finalement ses efforts furent récompensés. »


Mon départ eut lieu quelques jours après. Quand on vint me prévenir que l’heure était arrivée, je me levai pour prendre congé du Cheikh avec qui je conversais. Lui aussi se mit debout et me dit : - « Nous ne nous quittons pas encore, je vais vous accompagner un peu pour ne pas fatiguer le cheval,  nous marcherons jusqu’à ce que la voiture sorte du sable et arrive sur la route ». Quand on fut hors du sable, on fit halte. Le Cheikh me tendit la main.


Maintenant que je ressasse, à distance, la retraite que je fis à Mostaganem, je constate que l’enseignement du Cheikh est le plus simple, mais aussi le plus sûr, de ceux qui me furent donnés ; pour aller au Père les chrétiens passent par le fils, les théosophes par le logos ; Khair-Eddine (Mohamed Bey) lui-même, me conseilla de m’attacher à Mohammed (§) pour qu’il me conduise à Allah.


Le Cheikh des alawiyyas ®, lui ne propose aucun intermédiaire ; par sa méthode chacun a la faculté d’ascendre l’ultime sommet et cette méthode consiste simplement à répéter : « Allah ! Allah ! ». Avec la méthode Alawie, l’esprit se concentre sans effort sur le mot que les lèvres prononcent : c’est en clamant le Nom Divin, en l’ayant constamment à la bouche, en le dessinant en lettres gigantesques dans son cœur, que le pérégrin de l’infini avance sur le « Sentier d’Allah ».



Abdul-Karîm Gustave-Henri Jossot (Extraits du « Sentier d’Allah »). ®

 
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