Cheikh al-Alawi vu par Frithjof Schuon
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Écrit par Frithjof Schuon   
Mercredi, 04 Septembre 1935 23:22

Il arrive parfois à notre époque où le doute et l'esprit utilitaire s’étendent en une couche uniforme toujours plus envahissante, que nous ayons des contacts avec des mondes dont la vie coule encore semblable aux lourds fleuves d’Asie, selon des rythmes séculaires, soit que nous soyons mêlés à des sociétés humaines qui continuent à obéir à des idées au sens vrai du mot, c’est-à-dire à des perspectives originales de l’esprit, soit que le destin nous mette en présence d’un de ceux qui représentent par eux-mêmes, et non pas seulement par leur attachement à une certaine civilisation, l’idée dont celle-ci vit depuis des siècles.

L’idée qui est le secret, la détermination interne de toute forme traditionnelle, est trop subtile et trop profonde pour être réalisée avec une égale intensité par tous ceux qui en respirent l’atmosphère ; c’est une fortune d’autant plus précieuse d’approcher un messager spirituel représentatif de l’un de ces mondes que l’Occident moderne échoue à comprendre. On peut comparer la rencontre d’un de ces messagers à ce que serait par exemple, en plein vingtième siècle, celle d’un saint du moyen-âge ou d’un patriarche sémitique ; telle était aussi l’impression que nous a donnée celui qui fut, à notre époque, un des grands Maîtres du Soufisme : le Cheikh El-Hadj Ahmed Aboul

Abbas ben Moustafa ben Alioua, connu aussi, sous le nom de Cheikh El Alaoui, qui s’est éteint, il y a quelques mois à Mostaganem. C’est de lui que nous voulons dire quelques mots, en nous bornant à retracer, tout simplement, ses traits extérieurs. Les apparences si suggestives soient-elles, importent peu ; mais comment oublier cette apparition d’un anachronisme émouvant ; ce vieillard fin et grave qui semblait être sorti de l’ancien testament ou du Coran ? Vêtu d’une djel­laba brune et coiffé d’un turban blanc, — avec sa barbe argentée, ses yeux de visionnaire et ses longues mains dont les gestes semblaient alourdis par le flux de sa barakah, — il exhalait quelque chose de l’ambiance archaïque et pure des temps de Sidna Ibrahim el-Khalil. (*)

Il parlait d’une voix affaiblie, douce, une voix de cristal fêlé, laissant tomber ses paroles goutte à goutte ; il y avait un ton résigné et détaché dans cette voix, et il sem­blait que les pensées qu’elle transmettait n’étaient plus que des extériorisations très fragiles, très transparentes, d’une intelligence trop consciente d’elle-même pour se disperser dans le courant des contingences. Ses yeux, deux lampes sépulcrales, ne paraissaient voir sans s’arrêter à rien, qu’une seule et même réalité, celle de l’infini à travers les objets, — ou peut-être un seul et même néant dans l’écorce des choses : regard très droit, presque dur par son énigmatique immobilité, et pourtant plein de bonté. Souvent, les longues fentes des yeux s’élargissaient subitement, comme captées par un spectacle merveilleux.

La cadence des chants, des danses et des incantations rituelles semblait se perpétuer en lui par des vibrations sans fin ; sa tête se mouvait parfois dans un bercement rythmique, pendant que son âme était plongée dans les inépuisables mystères du Nom Divin, caché dans le dhikr, le souvenir... Une impression d’irréa­lité se dégageait de sa personne, tant il était loin­tain, fermé, insaisissable dans sa simplicité toute abstraite... On l’entourait de la vénération que l’on devait à la fois au saint, au chef, au vieillard et au mourant.

(*) « Abraham l’Ami (de Dieu) ».



[Frithjof Schuon dans les Cahiers du Sud, août-septembre 1935, repris dans Un Saint Musulman du Vingtième Siècle, Éditions Traditionnelles 1967.]

 
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