Cheikh al-Alawî - L'initiateur soufi
Ce qui a été dit sur le Maître - Articles au sujet du Maître
Écrit par Eric Younes Geoffroy   
Jeudi, 13 Janvier 2005 13:07

Au début du XXème siècle, un savetier de Mostaganem accède à l’illumination intérieure. Grand maître d’une confrérie soufie, il renouvelle la symbolique du pèlerinage à la Mecque et de l’Aïd al-Kébir. Comme cela est rapporté à propos des personnages illustres, l’avenir spirituel du cheikh Ahmed al-Alaoui fut annoncé à ses parents avant sa conception. Sa mère aurait vu en rêve le prophète Muhammad lui souriant et lui jetant une fleur qu’elle ramassa en toute humilité. Issu d’une famille de juristes de Mostaganem (ville côtière, à l’est d’Oran), il a passé sa vie entière dans l’Algérie française. Dans sa jeunesse, il fut contraint de travailler comme savetier avant de s’adonner au commerce. Attiré par la spiritualité, il étudia en autodidacte les sciences islamiques et se rattacha à une première confrérie soufie pratiquant des prodiges, comme charmer des serpents.

 

C’est alors qu’il rencontra son véritable maître, al-Bûzîdî, qui lui fit comprendre que le serpent le plus venimeux est l’ego, l’âme charnelle... Ahmed al-Alaoui obtint rapidement l’"illumination intérieure" (fath) sous la direction d’al-Bûzîdî : "Lorsque le disciple est prêt, le maître arrive", dit l’adage soufi.

 

En 1909, al-Alaoui se résigna à succéder à son maître, consentant à la lourde responsabilité d’avoir charge d’âmes. Il se distingua par l’introduction de la retraite (khalwa) au cours de laquelle le disciple invoque, durant plusieurs jours, différents noms divins. Ce véritable laboratoire initiatique était destiné à faire progresser rapidement l’aspirant. D’après tous les témoignages, il émanait du cheikh un grand charisme, empreint à la fois de majesté et de douceur. Sans prosélytisme aucun, la voie Alaouiyya (c’est-à-dire du cheikh al-Alaoui) se répandit donc jusqu’au Proche-Orient et en Occident. Un certain nombre d’Européens en quête spirituelle le prirent pour guide. Dépositaire de la tradition soufie immémoriale, le cheikh rédigea nombre d’ouvrages de théologie, de mystique et de philosophie, mais il s’ouvrit également à la modernité en créant des journaux, en utilisant la voiture et le téléphone...

 

En pleine période coloniale, le cheikh manifestait un intérêt particulier pour l’Europe, où il voyagea à deux reprises. Par l’universalisme coranique qui l’habitait, il était avide de découvrir les autres religions et philosophies (il appréciait Bergson). Il connaissait bien le christianisme, et goûtait en particulier l’Evangile de Jean ainsi que les épîtres pauliniennes. Il cherchait le chemin d’une entente entre chrétiens et musulmans, tout en condamnant les missionnaires trop entreprenants. Tous les Occidentaux de culture chrétienne qui l’approchèrent furent frappés par la ressemblance de son visage, de son attitude générale, avec la manière dont on se représente traditionnellement le Christ. L’un d’eux écrivit que le cheikh avait "une belle tête de Christ douloureux et tendre".

 

De nos jours, beaucoup de voies soufies se réclament de lui, dans le monde musulman, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis. Son recueil de poèmes mystiques est toujours médité et chanté, et ses œuvres sont traduites en langues occidentales. Figure universelle de la sainteté, il a suscité l’intérêt du moine américain Thomas Merton. Assurément, il a pressenti l’arrivée de l’islam en Occident et la nécessité d’un échange profond entre les religions.

 

Son œuvre se consacre aux rites de l’islam, et notamment à ceux de la "Grande Fête" (Aïd al-Kébir). Celle-ci commémore le sacrifice, en intention, du fils d’Abraham (Isaac ou Ismaël : les auteurs musulmans divergent sur ce point) par son père. Selon le cheikh Alaoui, les fidèles qui sacrifient un animal ce jour-là doivent être conscients que c’est en réalité leur âme charnelle, leur petit "moi", qu’ils immolent ! L’Aïd al-kébir célèbre également le pèlerinage qui se tient au même moment à La Mecque. Or, pour celui qui l’accomplit, le hajj est une épreuve. Le pèlerin, en effet, est l’offrande sacrificielle dont le parcours rituel permet à la communauté musulmane et à l’humanité de se régénérer. Lorsqu’il entre dans le périmètre sacré qui englobe La Mecque et Médine, et qu’il se met en état de sacralisation (ihrâm), le pèlerin sort du conditionnement spatio-temporel coutumier, explique le cheikh Alaoui, pour se trouver dans l’Absolu. C’est ce que symbolise le port obligatoire de vêtements non cousus, c’est-à-dire non "humanisés". Mais le cœur du hajj, c’est la "station" (wuqûf), ne serait-ce que quelques instants, dans ce no man’s land qu’est la plaine de Arafat, à quelques kilomètres de La Mecque. Là, nous dit le cheikh, le pèlerin doit connaître un dépouillement total ; il doit expérimenter son néant existentiel, dans l’"extinction" en Dieu. Grâce à cette perte des repères humains, il lui sera donné de réaliser l’union des contraires, qui amène à la délivrance.

 

Pour les êtres incarnés que nous sommes, une telle "station" ne peut durer longtemps, et le pèlerin devra revenir rapidement au sanctuaire de La Mecque, qui symbolise la présence divine.

 

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