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Cheikh Ben Alioua - Un mystique moderniste
Ce qui a été dit sur le Maître - Articles au sujet du Maître
Écrit par Augustin Berque   
Mardi, 15 Décembre 1936 12:51

Augustin Berque (père du grand islamologue Jacques Berque) était administrateur et trésorier de la société historique algérienne. C'était incontestablement un homme de haute culture et ses écrits le prouvent abondamment. Le long article qu'il avait publié dans la " Revue africaine" sous le titre étrange : " Un mystique moderniste : le Cheikh al-Alawi" décrit d'une façon vivante et complète l'expérience qu'il eut, pour ainsi dire, du Cheikh al-Alawi, par une fréquentation suivie au cours de longues années. Nous avons cependant, malgré le caractère excessivement précieux de ce texte, renoncé à le reproduire en son entier tant il se trouve émaillé ici et là de faits inexacts ou de réflexions erronées. Ceci est dû, non à la mauvaise foi de l'auteur, mais au fait que Berque et les gens de son milieu ont vu en le Cheikh al-Alawi, l'homme d'un grand savoir, d'une rare éloquence, un esprit infatigable et fécond.

Ils l'ont à la fois admiré et craint à cause de l'impact qu'il avait sur tous ceux qui l'approchaient, y compris eux-mêmes. On trouvera donc, dans les pages qui suivent, le texte presque intégral de l'article d'A. Berque et on se fie à l'intelligence du lecteur pour " traduire" ou " interpréter" chaque fois que c'est nécessaire. C'est un texte qui suppose chez le lecteur une connaissance préalable de l'Islam et de sa doctrine intérieure. A travers le voile des mots, le chercheur " saisira le parfum à sa source". Nous avons ajouté quelques notes qui soulignent justement les erreurs les plus "fatales" à une compréhension juste.

 

Extraits...

Cheikh al-Alawi était d'apparence chétive. Mais il émanait de lui un rayonnement extraordinaire, un irrésistible magnétisme personnel. Son regard agile, lucide, d'une singulière attirance décelait l'habileté du manieur d'hommes.

 

Nous avons connu le Cheikh al-Alawi de 1921 à 1934. Nous l'avons vu lentement vieillir. Sa curiosité intellectuelle s'aiguisait chaque jour et, jusqu'à son dernier souffle, il resta un fervent de l'investigation métaphysique. Il est peu de problèmes qu'il n'ait abordés, guère de philosophie dont il n'ait extrait la substance. Mais cette tension spirituelle, sa rigoureuse austérité ont certainement abrégé ses jours. Vers la fin, il n'était plus qu'une abstraction hautaine, fermée, dédaigneuse de la vie. L'un de ses admirateurs, M. Frithjof Schuon, en a tracé un portrait inoubliable : " Vêtu d'une djellaba brune et coiffé d'un turban blanc, avec sa barbe argentée, ses yeux de visionnaire et ses longues mains dont les gestes semblaient alourdis par le flux de sa baraka,, il exhalait quelque chose de l'ambiance archaïque et pure des temps de Sidna Ibrahim Al-Khalil. Il parlait d'une voix affaiblie, douce, une voix de cristal fêlé, laissant tomber ses paroles goutte à goutte ; il y avait un ton résigné et détaché dans cette voix, et il semblait que les pensées qu'elle transmettait n'étaient plus que des extériorisations très fragiles, très transparentes, d'une intelligence trop consciente d'elle-même pour se disperser dans le courant des contingences. Ses yeux, deux lampes sépulcrales, ne paraissaient voir, sans s'arrêter à rien, qu'une seule et même réalité, celle de l'Infini, à travers les objets,, ou peut-être un seul et même néant dans l'écorce de ces choses : regard très droit, presque dur par son énigmatique immobilité et pourtant plein de bonté. Souvent, les longues fentes des yeux s'élargissaient subitement, comme par étonnement, ou comme captées par un spectacle merveilleux. La cadence des chants, des danses et des incantations rituelles semblait se perpétuer en lui par des vibrations sans fin ; sa tête se mouvait parfois dans un bercement rythmique, pendant que son âme était plongée dans les inépuisables mystères du Nom Divin, cachés dans le Dhikr, le Souvenir... Une impression d'irréalité se dégageait de sa personne, tant il était lointain, fermé, insaisissable dans sa simplicité toute abstraite... On l'entourait de la vénération que l'on devait à la fois au saint, au chef, au vieillard et au mourant". Tel fut l'homme.

 

Son œuvre écrite n'apporte aucune variation essentielle à la théodicée de l'Islam. Le devoir religieux, écrit, " consiste pour vous, ô responsable, à croire sincèrement à l'existence de Dieu, des anges, des Livres divins, des envoyés de Dieu, au Jugement dernier et à croire à la Prédestination". Dieu, dit-il, est Omniprésent, " Il a toutes les perfections, aucune imperfection ne peut L'atteindre ; Il n'est ni père, ni enfant de quoi que ce soit ; par Ses attributs spéciaux II se distingue de toutes les créatures, dans l'ensemble et dans le détail. Rien ne Lui est comparable. Il voit et entend tout".

 

S'est soigneusement gardé de poser les problèmes chers à la philosophie arabe, de la substance, de l'essence et de la causalité. Il voyait là une puérile jonglerie de la raison raisonnante. Ces tours de passe-passe scolastiques le faisaient sourire. Et pour en montrer l'inanité, il reprit un jour sa métaphore que nous avons citée : ce sont là, dit-il, charrues qui veulent labourer le ciel.

 

Mais s'il dédaignait les rébus usuels de la dialectique musulmane, il s'intéressait vivement à notre spéculation occidentale. Nous avons déjà dit son goût pour M. Bergson. Il prétendait en avoir deviné, bien avant de les apprendre, les schèmes essentiels. De fait, ses propos s'enrichissaient de curieuses réminiscences. Il comprenait fort bien la scission d'une évolution créatrice, d'ailleurs voulue par Dieu si elle n'est pas Dieu lui-même, en un instinct moulé sur la vie et une intelligence appliquée à la matière, consubstantielle à la matière, mais inapte dès lors aux hauts problèmes de l'être. Que la raison se trouve à l'aise dans le physique, cela va de soi ; mais le métaphysique lui est fermé, et s'ouvre seulement à l'instinct-intuition. De là, poursuivait le Cheikh al-Alawi , l'erreur capitale qui consiste à transporter les méthodes géométriques de l'esprit, aux choses que l'âme, aidée par Dieu, peut seule découvrir. Bien qu'il eût pour la théologie une très vive admiration et qu'il n'en suspectât pas les trouvailles, il considérait que l'idée rationaliste du Divin restera toujours entachée d'anthropomorphisme. Qui a raison, ou de la fleur imaginant Dieu comme un parfum, ou d'Aristote concevant Dieu qui se pense éternellement ? Aristote et la fleur font la même démarche : l'un divinise sa pensée, l'autre ses effluves. Tous deux ont raison, concluait le Cheikh al-Alawi. Car Dieu est tout, et chaque partie de la création n'ouvre sur Lui qu'un minuscule angle de vue.

 

L'œuvre écrite du Cheikh al-Alawi ne porte guère trace de ses incursions dans la philosophie moderne. Soit qu'il les jugeât inopportunes ou dangereuses, soit qu'il n'y vît qu'une manière de dilettantisme renanien, ses réflexions s'adressaient surtout, au cours d'entretiens intimes, à ses amis européens. Il montrait alors sa ferveur des grands jeux de l'esprit. Agile et légère, sa dialectique effleurait les problèmes. Elle les renouvelait, les avivait au passage d'un brillant trait de pourpre. Il platonisait avec une grâce élégante. Son imagination primesautière, chatoyante, infiniment nuancée, s'installait d'un coup d'œil dans les systèmes les plus abrupts. Et son amitié des idées était si passionnée, qu'il les apaisait, les réconciliait, les fondait dans une large synthèse d'amour.

 

Son herméneutique était aussi souple qu'agile. Il confessait, en petit comité, la pluralité anagogique du Coran. Il haïssait le littéralisme servile des docteurs algériens, et trouvait aux Livres sacrés toute une hiérarchie de sens. Son exégèse, rusée, ondoyante, aventureuse parfois, tournait à merveille l'obstacle de la lettre. Elle en faisait jaillir l'esprit. Il avouait que les hautes vérités sont un Don divin à l'initié et qu'il faut, pour le vulgaire, les habiller de mythes. C'est ainsi qu'il rejoignait Averroès, Ibn Thofayl et Ghazali. Où est Dieu ? Suivant Averroès, les trois sortes d'intelligences répondront, les premières [esprits d'exhortation] : dans le ciel ; les secondes [esprits de dialectique] : au-dessus de tout ; les troisièmes [esprits de démonstration] : " Il n'est nulle part, bien que Son action s'étende sur tous les êtres de l'espace. Il est en soi. Le monde et l'espace sont en Lui, plutôt qu'il n'est dans le monde et dans l'espace". Adoptait cette doctrine. Il croyait à la multiplicité de l'interprétation, de la littérale à l'allégorique. Il pensait que les sens d'un texte sont étages les uns au-dessus des autres, ceux du bas, le rez-de-chaussée, pourrait-on dire, étant réservés à la foule. Il goûta particulièrement le mot de Renan que nous lui avions cité : " Nous avons donné à Dieu un riche écrin de synonymes... Dieu, âme, autant de mots que l'humanité interprétera dans un sens de plus en plus raffiné". Ce que je crois, comme Musulman, disait, je le transpose comme penseur dans l'idée puis comme mystique, dans l'harmonie des sphères. Et mes trois croyances, si contradictoires qu'elles paraissent, ne font qu'une. Son admiration était vive pour le roman d'Ibn Thofayl dont il récitait fréquemment les phrases suivantes : " Mais à peine Hayy Ben Yaqdhan s'était-il élevé au-dessus du sens exotérique, à peine avait-il commencé à exposer des vérités contraires aux préjugés dont ils étaient imbus, qu'ils se rembrunirent..." Et encore : " Ces secrets... nous les avons laissés couverts d'un voile léger qu'auront vite fait de déchirer ceux qui en sont capables, mais qui deviendra opaque et impénétrable pour quiconque n'est pas digne d'aller au-delà".

 

Pour les Livres sacrés sont de sens multiples, les interprétations doivent varier de génération à génération et les dogmes évoluent comme les hommes, tout en restant identiques dans leur substance éternelle. Nous sommes, on le voit, en plein modernisme. Le mysticisme, au surplus, répugne à s'enfermer dans des concepts rigides ; il les gonfle de sa vie bouillonnante, les déborde et à la fin les brise en éclats.

 

Son ascèse brûlante, allait de pair avec ce que nous appellerons le Prophétisme Evolutif, " l'auto-perfectionnement de la Révélation divine". Dans les prophètes, instruments successifs de la Révélation, " résident l'âme et l'intelligence universelles, par le moyen desquelles Dieu a créé la matière première et le monde". Il y a donc un Islam clos, celui du sunnisme, et un Islam ouvert, dont le devenir prophétique n'est pas encore épuisé.

 

Mais encore une fois, tout en pensant universel, il entendait bien penser Islam tout court. Au fur et à mesure qu'il avançait en âge, il accentuait sa thèse d'un système de croyances qui se superposent, tout en se pénétrant, depuis l'anthropomorphisme condensé en images grossières jusqu'à l'idéalisme le mieux épuré.

 

Propagande Islamique

C'est dans cette voie qu'il est resté l'un des plus fermes défenseurs du sunnisme. Il a déployé un zèle fiévreux à dégager l'Islam algérien des végétations parasitaires qui l'ont peu à peu envahi. Dans son hebdomadaire " El Balagh el djazairi", qu'il préparait minutieusement et dont chaque article était corrigé et complété par ses soins, ce marabout n'a cessé de combattre les basses superstitions maraboutiques et certains usages qui ont peu à peu enveloppé la foi maghrébine d'une épaisse gangue païenne. C'est ainsi qu'il s'est élevé avec véhémence contre la dévotion aux tombeaux " coutume stupide et antimusulmane". Il a été l'un des premiers à prêcher la rénovation et l'enseignement de la langue arabe dont il déplorait la décadence. Il exaltait le retour à l'Islam des Compagnons, le pur Islam tout chaud de la révélation prophétique et non encore figé par le travail théologique postérieur. Avec une singulière âpreté, un sens aigu de l'apologétique et des dons remarquables de polémiste, s'élevait contre la perte de la foi et la tiédeur des musulmans algériens. On pourrait composer, de ses articles, un florilège de fougueux prosélytisme. " Il vaut mieux mourir pour la foi, que de vivre dans l'ignorance... L'Islam se plaint à Dieu, il est trahi par les siens. Ses propres docteurs ont déserté la lutte qui tendait à le maintenir. S'il pouvait parler, il énumérerait à Dieu les maux qui le frappent. Les Musulmans l'abandonnent, sans savoir qu'ils abandonnent ainsi leur gloire, leur noblesse, leur salut dans ce monde et dans l'autre... Les nôtres se dispersent dans l'erreur comme un vil troupeau... Nos coreligionnaires ne peuvent même plus conserver ce qui reste, en fait, de pratiques religieuses, pour les sauver en ce monde et dans l'autre. Ils sont entourés, envahis de tous côtés, ce qui sera leur perte. Que Dieu nous garde ! Si sa pitié ne se manifeste pas bientôt les Musulmans seront complètement déchus un jour... L'indifférence est partout ! Seuls, les degrés de cette indifférence sont différents". Quelles protestations contre l'indifférence religieuse contemporaine ! Incrimine sévèrement la civilisation matérialiste, incurieuse du spirituel, qui gagne lentement l'âme des indigènes. Il les dépeint aveugles, ignorants, imperméables au rayonnement du Divin, abâtardis par ce que Péguy appelait la démystication. Il met en cause, non seulement le peuple, mais encore et surtout, ses pasteurs. " De nos jours, les souverains musulmans font preuve du plus grand désintéressement pour tout ce qui concerne la religion ; aussi pouvons-nous dire qu'ils causent à l'Islam plus de tort encore que les étrangers. Par suite de leur négligence et de leur inertie, quiconque veut se moquer de la religion, ou lui nuire, peut, en effet, le faire sans avoir rien à craindre".

 

"Notre jeunesse s'est plongée dans cette civilisation moderne qu'elle crut être licite, alors qu'elle est périssable. Nos jeunes gens en sont arrivés à un degré d'immoralité détestable". Les lamentations de prennent çà et là un rythme prophétique. Il combat de toutes ses forces l'imprégnation occidentale, et pour convaincre, sa prose jaillit impétueuse, bouillonnante, chargée d'images qui s'entrechoquent. Sa campagne contre la naturalisation des indigènes fut d'un timbre littéraire très aigu. " La naturalisation, écrit-il, porte atteinte à la Foi, à nos croyances, à nos coutumes, à notre statut personnel. O peuple, jusqu'à ce jour, fidèle à ta religion ; ton attachement à l'Islam t'a placé au premier rang des pays musulmans ; tu as hérité d'un passé glorieux, le passé de tes ancêtres qui n'ont jamais trahi le pacte qu'ils ont conclu avec Dieu ; tu as toujours respecté ce dépôt sacré. Peux-tu sacrifier ton passé, faire bon marché de tant de vertus, ou permettre à des parvenus, guidés par l'intérêt, de le faire ? C'est une imposture, que de clamer au monde entier qu'on représente tout le peuple algérien, et que le peuple serait heureux d'immoler au mythe de la naturalisation, sa nationalité arabo-berbère, ses croyances, son passé, tout ce qui constitue son honneur. O Peuple ! Tu as donné à la France des preuves de ton dévouement. Tu mérites une récompense. Cette récompense tu l'obtiendras. Mais elle ne saurait être liée à ta naturalisation".

 

Comment remédier à cette défaillance de l'Islam algérien ? Cheikh al-Alawi , se plaçant sur le terrain du dogme estimait que c'est dans la religion elle-même qu'il faut trouver les moyens de la ranimer. Il veut rendre à l'Islam sa primauté. Il se situe à la source de toute la civilisation occidentale. Il y inclut toute la philosophie moderne, une éthique raffinée, une large pitié sociale. Besoin n'est pas, pour l'humble fidèle, de se plier aux philosophies de l'Occident. L'Islam est doué d'une richesse inépuisable. Il reste transcendant, éternel, suprêmement bienfaisant. Et c'est du Coran que viendra la régénération. Mais que, d'abord, la France comprenne l'Islam ; c'est son devoir puisque " la moitié de son empire est musulman. L'Islam fait partie de la France ; celle-ci est, par suite, obligée de lui faire confiance, tout comme à ses autres fils dévoués, sans quoi la vie de cette agglomération de races et de religions serait toujours troublée.

 

La méfiance est due à l'ignorance des Vérités islamiques, et aussi, au fait que cette religion est considérée à tort par la grande majorité des occidentaux comme un assemblage d'anarchistes dont la devise religieuse est l'effusion de sang". Il faut ensuite que les musulmans retrouvent le sentiment de la fraternité intra-confessionnelle. Qu'ils soient unis, dans le temps comme dans l'espace. Cela, Ibn Saoud l'a gravement méconnu, en ne se portant pas au secours des Tripolitains " opprimés par l'Italie". Et publiait un sermon véhément à ses coreligionnaires pour les inviter à s'unir et à s'aimer. " On n'est supérieur que par la crainte de Dieu et par les vertus islamiques. Etre supérieur par sa vertu n'implique ni suppression d'égalité quant à l'instruction, ni l'éducation et le devoir d'être un guide probe dans la bonne voie. Cette fraternité nous impose le devoir d'appliquer l'égalité à chacun en ce monde et en l'autre. Nous devons donner à nos frères l'enseignement vrai. Empêchez donc vos deux frères d'être ennemis ; évitez leur inimitié et la colère. Faites qu'ils soient liés par la fraternité islamique et nationale. N'ayez en vue que la fraternité religieuse et les liens qui unissent les hommes ; Dieu vous récompensera si vous parvenez à améliorer les rapports entre vos frères et vous. Votre Livre recommande sans cesse la fraternité islamique. En appliquez-vous les principes ? ne l'affirmez pas ; car nous vous voyons ennemis les uns des autres, vous haïssant, vous tournant le dos, vous abandonnant sans secours, vous maudissant, vous dénigrant. Vous vous accusez mutuellement d'impiété et vous ne respectez pas les femmes des autres. Vous êtes heureux lorsque le mal atteint un de vos frères. Vous vous trahissez les uns les autres. Vous vous rendez coupables des actes réprouvés par la loi.

 

Est-ce là la fraternité islamique ? Vous mésestimez la haute valeur de cette fraternité qui pourtant vous relèverait ; appliquée, elle vous donnerait la prospérité, le succès, la maîtrise ; la gloire, si vous marchiez coude à coude avec des sentiments fraternels. Mais le destin nous est contraire,, Dieu seul a le pouvoir de changer toutes choses, et nous n'obéissons ni aux prescriptions de la religion, ni à celles de la vraie humanité. O Croyants ! Les peuples ne sont arrivés aux sommets de la gloire et de la souveraineté que par la fraternité, la solidarité, le respect dû aux chefs, par l'assistance aux faibles. Ces peuples ont sacrifié ce qu'ils avaient de plus cher... Au secours ! Au secours de vos frères faibles, misérables, avilis. Vous rendrez compte à Dieu de ce que vous aurez fait pour eux. Croyants, craignez Dieu. Un même sang coule dans leurs veines et dans les vôtres. Ne les abandonnez pas à l'insulte, à l'injure, à la médisance, à la diffamation, au mépris, à la moquerie, à l'avilissement. Vous avez tous une même âme, une même origine. Un homme sensé voudrait-il du mal à un de ses propres organes ?... Vous ne serez croyants et frères, que si vous vous aimez les uns les autres, que si vous vous assistez pour la défense de notre race et de notre foi, quand bien même ce combat vous coûterait la vie. Il n'est pas défunt, celui qui est mort pour la renaissance de ce qui fit sa gloire et sa noblesse...".

Ben Alîwa, on le voit, a été l'un des précurseurs de ce que l'on a appelé le mouvement néo- wahhâbite algérien. Il en avait, à l'avance, défini et délimité le programme. Ce n'est que plus tard, après sa brouille avec Ben Bâdîs et Taîyeb El Oqbi, qu'il rompit violemment avec la nouvelle école. Il lui reprochait son intransigeance, son fanatisme, ses gaucheries dialectiques. Il pensait que, par ses prétentions politiques, elle compromettait la cause musulmane en Afrique du Nord. On peut dès lors surprendre dans son œuvre une réaction assez vive. Marabout, il revient à la défense de ce maraboutisme qu'il avait d'abord attaqué en ses basses manifestations. Manarien de grande classe, il combat le manarisme algérien. " Il serait souhaitable que le Maghreb évoluât dans le bon sens, et non sous l'impulsion que veulent lui donner les Uléma du groupe Ben Bâdîs ; ceux-ci font la guerre aux marabouts, sans se douter, qu'en détruisant les croyances populaires, ils favorisent la propagande des missionnaires...".

 

Sa lutte contre les Ulémas algériens

Ces Ulémas l'attaquent sans merci, l'appellent cheikh Houloul ou Cardinal tuberculeux, devient de jour en jour plus âpre. Il abandonne les positions avancées qu'il avait d'abord occupées. Il se replie sur l'Islam traditionnel et s'improvise défenseur du Malékisme algérien. Son style devient âpre, mordant, hérissé de pointes " La religion interdit-elle le prêt à intérêt et l'usage de l'alcool ? Les Ulémas hypocrites les tolèrent. La religion prohibe-t-elle la naturalisation et le port du chapeau ? Ils les autorisent. La religion prescrit-elle la récitation du Coran dans les cérémonies funèbres ? Ils contestent cette prescription et la combattent. La religion recommande-t-elle d'honorer les prophètes et les saints ? Recommande-t-elle d'implorer leur intercession ? Ils accusent d'hérésie tout croyant qui suit ces recommandations..."

 

Il pense que l'Islam ne se rénovera point par les réformistes, en qui il ne veut plus voir que des ambitieux gagnés par le siècle et sans véritable spiritualité. C'est au peuple qu'il s'adresse, ce peuple qu'il aima profondément et dont il espérait le réveil religieux. Mais les intermédiaires entre la masse et lui, ce sont ces marabouts qu'il a maintes fois combattus. Il leur propose une croisade islamique pour revigorer les âmes défaillantes. Et à diverses reprises, il inséra dans le Balagh, son appel hautain : " Messieurs, il ne me convient pas de me dresser devant vous pour vous rappeler vos devoirs, ni de vous faire des avertissements, cependant que votre rôle consiste à exhorter le monde et à le diriger dans la voie droite, si je n'avais constaté de la défaillance dans l'exercice de votre autorité et des symptômes de désagrègement dans votre communauté. Certains parmi vous se livrent à une besogne qui n'est compatible ni avec votre rôle de prédicants, ni avec votre mission de semer la bonne parole."

 

"Votre position aux yeux de tout le monde est très élevée et votre dignité la plus haute. Dieu vous a donné un aspect qui inspire au public une vénération mêlée de crainte ; Il vous a coiffé de l'auréole de la puissance et de l'honneur et vous a mis à même d'exercer un prestige très étendu ; vos signes sont des ordres ; vos avis sont des sentences ; votre parole est écoutée, votre volonté exécutée. Quelle en est la raison ? Est-ce une force en soi qui s'exercerait sur le public et l'attirerait naturellement ? Ou bien réside-t-elle dans une vertu d'ensemble qui ferait que votre communauté lui doit d'être vénérée. Non certes. La seule raison réside dans vos rapports avec Dieu et dans le fait que vous appartenez à son entourage ; seule cette attitude vous procurera une gloire et une autorité que ne purent atteindre les plus grands conquérants.

 

Comment pouvez-vous donc, Messieurs, renoncer délibérément à ce prestige venu de Dieu ?"

 

"Ce que nous espérons de vous, c'est de réunir vos efforts pour renforcer la croyance chez les musulmans, et surtout là où s'exerce votre ascendant, vous fortifierez leur âme et ils vous donneront la foi de répondre à toutes les exigences de leur religion : ils pratiqueront ce qu'elle juge licite et s'écarteront de ce qu'elle interdit."

 

"Vous agirez ainsi dans le but de faire recouvrer au peuple sa gloire, et celle-ci réside dans la religion, de sorte qu'en insufflant une vie nouvelle aux personnes et aux collectivités et si grands et petits s'imprègnent des préceptes de l'Islam, nous aurons tout obtenu. C'est le moindre que nous puissions attendre de vous, Messieurs, et je ne crois pas que vous soyez incapables de l'accomplir. Quant à celui qui refusera d'exercer son prestige pour l'accomplissement de cette mission, Dieu le lui retirera."

 

"Il serait indigne de vous voir agir contrairement aux exigences de votre condition qui vous a valu cette autorité connue de vous-même et du public. Je ne puis excuser votre communauté ni l'accuser en cas de défaillance. Je dis seulement que parmi vous il y a des despotes et d'autres qui le sont moins ; en général, vous êtes faibles par rapport à la puissance de vos ancêtres qui dormaient très peu la nuit, comme le dit le Coran. Je vous rappelle ce hadith : " Cette religion est née dans l'indifférence et elle y retournera". Actuellement, le monde semble retourner aux périodes de la préhistoire ; vous n'ignorez rien des événements qui se sont déroulés au cours des siècles qui ont suivi l'hégire. Quelle va être votre attitude devant les dangers qui vous menacent dans ce que vous avez de plus cher, c'est-à-dire votre religion ? Êtes-vous prêts à les conjurer ou bien à vous résigner ? Si pour vous l'alternative se ramène à la résignation, vous aurez failli à vos devoirs envers la Shari'a. Le prophète, diriez-vous, prêchait la résignation. Oui, mais pas pour ce qui touche au prestige de la religion. La mission que vous remplissiez hier n'est pas celle qui vous incombe aujourd'hui. Hier, la religion était dans l'épanouissement de sa gloire, elle vous couvrait de son prestige ; aujourd'hui elle est étrangère ; elle laisse indifférents ses sectateurs ; elle est menacée et vous appelle à son secours. Pouvez-vous l'aider et l'assister ? Si oui, dépêchez-vous et faites vite et rappelez-vous ces paroles de Dieu : "Si vous aidez Allah, Il vous aidera et raffermira vos pas".

 

Mais son initiative n'aboutit pas. S'il parvient un moment à fédérer le maraboutisme contre les réformistes, il sent vite les jalousies de ses collègues inquiets des grands progrès de sa confrérie. Dans un dernier appel d'une allure magnifique, il laisse entrevoir une mélancolie fière et désabusée : " Vous devriez donc, ô chefs de Zawiya, vous appliquer à faire de vos personnes et de vos affiliés des soufis purs de toute souillure. Sinon, nous et vous, craignons que le verset suivant ne nous soit appliqué : " Vous encourrez la grande haine de Dieu, en ne faisant pas ce que vous prêchez". Votre situation alors que vous vous donnez des apparences soufistes, m'autorise à vous exhorter à un relèvement moral. Le peuple ne vient à vous que parce que vous devez lui faire connaître Dieu... C'est par là que vous avez mérité autrefois et que vous êtes fiers de porter le beau manteau islamique parmi l'élite et le peuple. Qu'elle serait belle, cette tunique, si vous la portiez encore le jour où la vérité sera reconnue et où l'imposteur et l'homme sincère apparaîtront devant Dieu".

 

La dogmatique de reste, sauf quelques déviations, dans la lignée acharienne. Nul mieux que lui ne sut concilier la théocentrie rigoriste de l'Islam, avec un émanatisme indéfiniment poursuivi. Pourquoi modifier les dogmes ? Ils sont nécessaires aux hommes, enrichis d'une vénération séculaire, et, en tout état de cause, sans cesse vivifiés par l'interprétation ésotérique chère à [....] Et d'ailleurs, n'évoluent-ils pas eux-mêmes ? Ils affirment l'éternelle continuité de Dieu dans la mutabilité des doctrines.

 

Les obligations fondamentales du croyant

Il y a, écrit-il, cinq obligations dans l'Islam : la Shahâda [profession de foi musulmane], la prière, la dîme, le jeûne, le pèlerinage. On voit ici que, comme beaucoup de sunnites, ne retient pas la Guerre Sainte. L'Islam, dès son premier éveil, a soigneusement distingué entre les diverses formes du Djihad. Le prophète disait déjà au soir d'une razzia : " Nous sommes revenus du petit Djihad, pour entreprendre le grand Djihad contre soi-même". Bref, la plus haute signification de ce terme, c'est la lutte contre nos propres passions, contre nos tendances à l'incrédulité et au polythéisme. Cheikh Abdou a rendu cette distinction familière. Son " Rissalat al tawhid", d'une inspiration à la fois si libérale et si orthodoxe, consacre tout un chapitre à démontrer que l'Islam s'est surtout propagé par des moyens pacifiques. Partageait ses opinions. Il haïssait, d'ailleurs, la violence. Il ne croyait guère à une conjuration européenne contre l'Islam. Rien, disait-il, ne menace plus l'Islam que certains Musulmans.

 

La Shahâda

Admet, contrairement à l'opinion de beaucoup de théologiens classiques, que la " Shahâda" peut être, à défaut de l'arabe, dite dans une autre langue. " Le responsable, écrit-il, doit témoigner qu'il n'y a d'autre Dieu que Dieu et que Mohammed est l'envoyé de Dieu... en arabe, si cela lui est possible. Sinon, il prêtera le même témoignage dans une autre langue, car le but en cela est la reconnaissance de l'unité de Dieu et de la mission de Mohammed...". Le Cheikh al-Alawi nous avoua ne voir aucun inconvénient à la traduction du Coran en français, voire en berbère. Quelle hardiesse ! Le Coran est un Livre révélé, et dans la langue de Dieu. Il y a même toute une science de la récitation, qui règle l'articulation consonantique, le rôle des gutturales, la nasalisation, la durée de la pause après chaque verset. Et l'on se souvient des furieuses polémiques qui accueillirent la traduction du Coran en langue turque. L'université d'Al Azhar nomma une commission d'Ulémas pour élucider le problème. Après de longues délibérations, on émit l'avis " que la traduction explicative du sens du Coran est permise, à la condition que cette traduction ne prenne pas le nom du Coran tout court... Mais la reproduction du Coran mot pour mot n'est pas permise..."

 

La prière

C'est ici qu'a apporté au malékisme algérien certaines dérogations...

"La prière, écrit-il, est considérée comme la parole de l'homme adressée à Dieu. Mais elle doit être un élan du cœur". proscrivait le formalisme ritualiste qui a remplacé, pour beaucoup de musulmans algériens, la fraîche spontanéité de l'oraison. Il estimait, avec Hallaj " que les rites du culte ne sont pas l'essentiel de la religion ; ils en constituent les moyens, ce sont les instruments que Dieu nous fournit pour atteindre aux Réalités." " La religion, disait-il, n'est qu'un guide. La prière n'est pas qu'un mimétisme sans pensée. Il faut penser et sentir Dieu. L'élément capital, c'est la présence attentive du cœur."

 

Mais le véritable croyant, suivant, ne doit pas perdre de vue que ces obligations enveloppent un sens mystique secret. Le jeûne, c'est l'extinction des désirs humains pour mieux recevoir Dieu, le dépouillement psychologique qui permet de recueillir une parcelle du Souffle divin. Le pèlerinage c'est l'itinéraire vers l'Un, avec ses rites consacrés qui comportent tous une signification symbolique. Aller à la Mecque est louable disait le Cheikh al-Alawi ; mais c'est surtout le voyage de l'esprit vers la maison d'Allah qu'il faut réaliser. C'est l'ihram de la pureté qu'il faut revêtir. C'est le péché qu'il faut fuir, comme on fuit précipitamment d'Arafat. Et le Zemzem n'est que le puits de la Vérité éternelle où l'âme viendra toujours s'abreuver.

 

Le Christianisme et Ben Alîwa

Une importante question reste à résoudre : celle de l'adhésion de au mystère chrétien de la Trinité. Suivant un dessein qui lui est attribué, tant par certains catholiques que par ses ennemis indigènes, songea à préparer une entente entre le Christianisme et l'Islam, en demandant au premier d'abandonner, ou du moins d'interpréter le dogme de la Trinité. Il est, en somme, arrivé à Cheikh al-Alawi la même aventure qu'à Ghazali à qui on a, de nos jours, attribué, un peu précipitamment sans doute, l'acceptation de la Trinité chrétienne. M. Louis Massignon, se référant à un manuscrit de Constantinople dont il a publié l'analyse et des extraits caractéristiques, montre que cette assertion repose sur " un blocage intentionnel et rusé" de citations par le jacobite Ibn al Taîyeb. Inutile de rappeler la condamnation formelle de la Trinité prononcée par le Coran. Le Cheikh Ben Alîwa fut, dès lors, inculpé de la plus grave hérésie de l'Islam.

 

Bien qu'il s'en soit âprement défendu et qu'il ait toujours excipé de son monothéisme, nous avons tenu à consulter l'un de ceux qui l'ont le mieux connu et avec qui il eut d'amicales et longues controverses. Nous donnons un extrait de la lettre qu'a bien voulu nous adresser le père Giacobetti, des Pères Blancs.

 

"Saint-Cyprien [Algérie], mars 1936

"...Je vous dirai ce que j'ai eu à discuter avec le Cheikh Ben Alîwa avec lequel j'ai eu d'excellentes relations, comme avec tous les chefs de zawiya que j'ai rencontrés sur mon chemin.

C'était au mois de juillet 1926. Appelé à Louvain, pour une conférence sur les confréries religieuses musulmanes, je rencontrai le Cheikh Ben Alîwa qui, lui, se rendait avec plusieurs "fuqarâs" de sa confrérie à l'inauguration de la mosquée de Paris.

Assis sur une peau de mouton, il se reposait sur le pont des secondes du bateau qui nous transportait à Marseille. Nous causâmes longuement et amicalement.

Le Cheikh al-Alawi me montra un ouvrage qu'il préparait sur l'entente entre Français catholiques et musulmans. Dans ce but il avait fait deux collections de textes.

La première renfermait les textes du Coran qui parlent de tolérance et de bonté envers les contradicteurs de Mohammed, au début de sa " mission", lorsqu'il essayait d'attirer à lui Juifs et Chrétiens. Je lui demandai comment il interprétait le verset du " sabre" qui abroge tous ces versets. Il ne sut que me répondre.

Dans la seconde, il avait réuni tous les témoignages des auteurs " savants et philosophes" européens qui ont rendu à l'Islam un tribut d'admiration. On sait combien sont précieux, aux yeux des Musulmans si pauvres en preuves de leur religion, ces éloges portés par des étrangers en sa faveur.

Il me demanda si je ne pouvais pas collaborer avec lui pour lui traduire en français ces différents textes. J'acceptai en principe.

Pour terminer notre conversation amicale, le Cheikh al-Alawi me demanda si les Chrétiens ne pourraient pas s'entendre avec les Musulmans pour ne former qu'une seule religion.

Il me dit : " renoncez au mystère de la Trinité et à celui de l'Incarnation. Plus rien ne nous séparera." En effet, [c'est le père Giacobetti qui parle], les Musulmans, dans leur formule, nient explicitement la Trinité : " Il n'y a de Dieu qu'Allah" signifie explicitement d'après tous les savants de l'Islam : " Il n'y a pas trois personnes en Dieu". L'Islam feint de croire que nous admettons trois Dieux et que nous sommes polythéistes. Rien de plus faux. Le " Dieu unique" de l'Islam, c'est la négation explicite de la Trinité.

Par voie de conséquence, ils nient la divinité de Jésus-Christ, que nous croyons être le fils de Dieu fait homme. Pour l'Islam, c'est un simple serviteur de Dieu. Ses miracles éclatants ne comptent pas à leurs yeux pour prouver sa divinité, alors que Jésus ne les a faits que dans ce but bien spécifié.

Je répondis à Ben Alîwa que s'il voulait avoir cette paix avec les Chrétiens, il n'avait pas à leur demander de se suicider. Car c'est cesser d'être Chrétien que de renoncer aux deux principaux mystères de leur religion.

Il me répondit par cette explication ingénieuse : " Mais les Juifs de l'Ancien Testament ne croyaient pas explicitement à la Trinité et, pourtant, ils étaient dans la véritable religion."

Oui, répliquai-je, ils n'avaient pas la notion explicite de la Trinité, mais ce mystère a bien des points d'appui dans la bible et jamais les Juifs de l'Ancien Testament ne l'ont nié comme le font les musulmans. Les faits et les preuves de l'évangile témoignent avec la dernière évidence que Jésus s'est donné comme fils de Dieu et que le Saint Esprit s'est manifesté d'une manière éclatante.

Nous nous quittâmes bons amis.

 

Le Cheikh al-Alawi tint compte de notre conversation et en parla dans ses écrits. Il n'avait pas oublié le passager qu'il avait rencontré sur le pont d'un bateau...".

 

Ce témoignage est irrécusable. Ben Alîwa, loin d'adhérer à la Trinité, en demandait au contraire l'abandon au Christianisme. La vérité est que le Cheikh al-Alawi nourrissait, à l'égard de toutes les religions, une avide curiosité. Il semblait avoir, des données scripturaires, voire de la tradition patristique, des notions assez étendues. Il goûtait particulièrement l'évangile de Jean et les épitres pauliniennes. Son sens métaphysique, fort délié, lui permettait de concilier le concept de pluralité avec celui de l'unité des trois " personnes" dans une identité consubstantielle. Il admettait la possibilité conceptuelle d'un Dieu. Il la rejetait toutefois. Mais sa compréhension fit croire à son adhésion.

 

Il n'en reste pas moins qu'il fut toute sa vie, comme beaucoup de mystiques musulmans, profondément troublé par la hantise de Jésus. Les Évangiles lui étaient familiers. Il s'était, au cours de patientes méditations, nourri de leur enseignement. Un jour qu'on analysait devant lui les conjectures de l'exégèse moderne, de Strauss à M. Guignebert, il révéla son dédain du criticisme religieux. Qu'importe, dit-il en substance, que l'évangile de Jean soit ou non apocryphe et qu'on ne s'accorde pas sur les synoptiques ! Dieu n'a que faire de nos amusettes philologiques. La révélation est bien obligée, pour se manifester, d'emprunter les mœurs et le vocabulaire d'une époque. Elle a procédé d'abord par miracles pour frapper les sens grossiers d'une humanité primitive. Aujourd'hui, ses interventions vont plutôt à l'âme. Et Ben Alîwa s'avouait vivement impressionné par le cas d'Ernest Psichari, le petit fils de Renan, parti du dilettantisme agnostique de sa génération pour aboutir à la foi.

 

Le choix d'un maître

Il est indispensable, pour le Néophyte, de choisir un maître doué de l'investiture divine. En effet, pour parvenir à la contemplation de l'Essence, éviter les pièges diaboliques, le débutant a besoin d'un directeur spirituel, porteur de l'illumination. Suivant Margoliouth, Shâdhilî donnait à ses disciples la faculté de suivre un autre Cheikh. Mais il ne saurait y avoir d'individualisme dans la recherche de Dieu. Il y a, en effet, toute une patiente pédagogie théopathique, à laquelle le profès doit se plier, sous les ordres d'un chef expérimenté. " Méthode théorique et idéale... pour guider chaque vocation en traçant un itinerarium mentis ad deum, menant à travers diverses étapes psychologiques à la pratique de la loi révélée, jusqu'à la Réalité divine". Seul, Ben Alîwa aurait pu être dispensé de cet apprentissage. " Car s'il a eu un directeur spirituel, en l'occurrence Sidi Mohammed al-Habib al-Bûzîdî, originaire de Mostaganem, c'est pour obéir à la règle. Comme nous l'avons expliqué, ce patronage est nécessaire et obligatoire, même pour ceux qui, au début de leur noviciat, peuvent atteindre les plus hautes cimes des connaissances religieuses et doués de l'illumination innée et exclusive".

 

Où le néophyte va-t-il chercher ce Maître Spirituel ? Est-ce parmi les chefs des Zawiya contemporaines ? Non. Bien avant les Néo-Wahhâbites, Ben Alîwa et ses premiers affiliés ont fait une âpre critique des méthodes du soufisme algérien. Ils ont dépeint certains Cheikhs vivant exclusivement sur le prestige de leurs ancêtres, oublieux des nobles devoirs de l'Islam, acharnés à des basses intrigues d'intérêts et insoucieux de spiritualité.

 

"L'avènement d'un Directeur Spirituel qui continue la chaîne des saints, est le plus heureux des événements qu'on puisse saluer ; malheureusement, au lieu de rechercher sa compagnie, les chefs de zawiya se sont écartés de cette obligation et se sont égarés dans d'autres voies ; ils ont succombé aux mauvais penchants de leur âme, sans vouloir comprendre les préceptes des saints défunts dont ils se réclament ; plus navrant encore, ils les ont déformés et par une volonté despotique, altéré les principes de leurs confréries couvertes à l'heure actuelle de leurs dépravations".

 

Ben Alîwa avait rapidement décelé l'évolution du soufisme algérien, vers une anthropolâtrie qui introduit dans l'Islam des cultes agraires et naturistes, des rites de magie, tout un folklore local fortement teinté de paganisme. Les marabouts, en effet, ont pu être et ils restent encore, çà et là, d'actifs agents du prosélytisme mahométan. Jaloux de leur fief spirituel, les marabouts se révèlent hostiles à l'universalité d'une religion qui éteindrait leur prestige. Ils combattent les tentatives de rénovation et d'épuration qui mettraient leur primauté en échec. Et le véritable Islam n'a peut-être pas d'ennemis plus insidieux que ces saints locaux qui l'ont d'abord propagé, s'y sont installés, l'ont lentement désorientalisé pour le berbériser. Les marabouts ont désislamisé l'Islam.

 

Il va sans dire qu'il n'y a dans ces appréciations aucune intention péjorative. Nous notons seulement des tendances. Nous connaissons de très pieux marabouts, persuadés de leur parfaite orthodoxie et qui seraient désespérés de se sentir en marge de l'Islam.

 

"Avec impertinence, ils imputent leurs pratiques ignominieuses à leurs pieux ancêtres, qui sont innocents et qui n'avaient cessé durant leur existence d'enseigner le bien. L'Imam Sidi Ahmed At-Tidjani, s'adressant aux générations de ses disciples, a dit : " Sachez que Dieu dans Sa prescience et l'exercice de Sa volonté, a voulu que les faveurs dont déborde Sa bonté aillent à l'aréopage des saints de chaque époque. Celui qui court vers les vertueux de son époque, en vie, membres de l'auguste aréopage, quiconque recherche leur société et se réfugie en eux, reçoit par leur médiation partie de ces faveurs ; s'il s'écarte des vertueux de son temps, se contentant seulement des préceptes des saints défunts, il se met dans le cas du récalcitrant qui se détourne d'un Prophète contemporain, sous prétexte qu'il obéit aux lois des Prophètes antérieurs : celui-là encourt l'hérésie."

 

Un seul guide est possible à notre époque...l'unique dépositaire de l'Essence divine au XXe siècle.

"C'est l'illuminé par Dieu, la source des connaissances et des sciences mystiques, le pilier de la sagesse, l'auteur éprouvé des miracles, le détenteur du Grand Nom et le seul capable de le révéler, Abu-l-Abbas Sidi Ahmad Ben Mustafa Ben Muhammad Ben al-Hajj Ali, lequel était connu de son temps sous le nom de Ben Alîwa... Nous ne sommes pas de ceux qui se glorifient de servir un saint parce qu'il aura atteint à la perfection ou accompli des miracles et disposé de pouvoirs surnaturels. Nous disons seulement qu'il est l'unique de son temps, le seul directeur spirituel en vie, le seul qualifié pour initier ses contemporains."

 

"L'histoire est remplie des révélations de ces fondateurs de Confréries qui appellent à Dieu et par le chemin mystique mènent à l'Union. Notre Cheikh Ben Alîwa peut revendiquer en cela la plus large part. En effet, par sa grande science et par ses grandes vertus, il a obtenu, en un laps de temps très court, des résultats tels que beaucoup de ses disciples sont arrivés à cet état de béatitude qu'on appelle " El-Oussoul". Sa Confrérie étend, à l'heure actuelle, son prestige sur toutes les contrées ; ses œuvres guident et éclairent les gens de toutes les provinces et surtout l'Algérie et les pays voisins. De tous les recoins, les pèlerins affluent en grand nombre pour recevoir, dans la retraite [Khalwa] l'initiation et se rafraîchissent dans la mer des réalités mystiques. Mostaganem est devenue pour ces pèlerins la Qibla. Grâce à ces révélations, les infidèles se sont convertis en grand nombre à l'Islam. Au début de sa mission, notre Maître n'a-t-il pas déclaré : " Le Prophète m'a dit, d'un langage clair : " Je te fais triompher". Ses contradicteurs, à l'époque, lui avaient demandé la preuve de cette interpellation. Cette preuve c'est la naissance, le développement et l'extension spontanée de sa Confrérie".

 

Encore faut-il que le Cheikh al-Alawi apporte ses titres de sainteté. Il convient qu'il justifie de la provenance de ses ondes spirituelles. C'est là qu'interviennent les " appuis" et la chaîne mystique qu'on a justement rapprochée de la chaîne dorée néo-platonicienne. La chaîne est double [Silsila, Shajarà]. Elle tend à " rattacher comme cela se fait dans les hadith, la chaîne des maîtres en mystique à l'enseignement direct du Prophète".

 

Si l'on croit ses fervents, Ben Alîwa aurait pu s'en dispenser. N'a-t-il pas directement reçu l'investiture divine ? " c'est le prophète lui-même qui l'a, de vive voix, chargé de sa mission". Qu'importe ! Hassan Ben Abdelaziz établit la double chaîne Aliwenne. On constatera que si les prémisses spirituelles du Cheikh al-Alawi plongent dans le Darqawisme et le Shadhilisme, le lignage diffère profondément de celui qui a été donné, pour ces deux confréries, par Rinn, Depont et Coppolani, et M. Odinot.

 

Silsila et wird

"Le Cheikh Sidi Ahmed Ben El Hajj Mostefa Ben Alîwa (al-Alawi), fondateur de l'ordre, du Cheikh Mohammed Ben al-Bûzîdî, de Mohammed Ben Kaddour El-Wakili, de Sidi Mohammed Ben Abdelkader El-Bacha, de Abi Yazi El-Mouhadji, du grand Maître El-Arbi Ben Ahmed Darqaoui, fondateur de l'Ordre des Derqaoua, de Sidi Ali El-Djemel, de Sidi Al-Arbi Ben Abdallah, de Sidi Kassem El-Khassassi, de Sidi Mohammed Ben Abdallah, de Sidi Abderrahman El-Medjoub, de Sidi Ali Sanhadji, de Sidi Brahim El-Fah'am, de Sidi Ahmed Zerrouk, de Sidi Ahmed El-Hadrami, de Sidi Hahya El-Kadri, de Sidi Ali Ben Wafa, de son père Sidi Mohammed Wafa, de Sidi Daoud El-Bakhli, de Sidi Ahmed Ben Attallah, de Sidi Belabbès El-Marsi, de Sidi Abou El-Hassen Echchadeli, fondateur de l'ordre des Chadoulya, de Sidi Abdesselam Bnou Machich, de Sidi Abderrahman El-Attar Ezzaïet, de Sidi Taki Eddine El-Fouggeir, de Sidi Fakhr Ed-Dine, de Sidi Nourreddine Abou El-Assan Ali, de Sidi Tadj Ed-Dine Mohammed, de Sidi Mohammed Chems Ed-Dine, De Sidi Zaïneddine El-Kazouini, de Sidi Ibrahim El-Basri, de Sidi Ahmed El-Marouani, de Sidi Saïd, de Sidi Saâd, de Sidi Fath Essaoud, de Sidi Saïd El-Ghazouani, de Sidi Bou Mohammed Djaber, de Sidi El-Hassan Ben Ali Ben Abi-Taleb, de notre Seigneur Ali Ben Abi-Taleb, de notre prophète Mohammed."


Silsila al-Barakah

Chadouli de Sidi Mohamed Ben Harazem, de Sidi Mohammed Salah Ben Benassar, de Sidi Chouaïb Boumediene, de Sidi Abi Yazi Mimoun El-Gharbi, de Sidi Ayoub Ben Saïd, de Sidi Mohammed Zinour, de Sidi Abdeldjalil, de Sidi Abdallah Ben Abi Bichr, de son père Sidi Abi Bichr El-Djaouhari, de Sidi Abou El-Hassan En-Naouri, de Sidi Essiri Es-Sakti, de Sidi Maârouf Al-Karkhi, de Sido Daoud Et-Taï, de Sidi Habib El-Adjemi, de Sidi Mohammed Ben Sirine, de notre Seigneur Anisse Ben Malek, de notre prophète Mohammed.


Liturgie et rituel

Ben Alîwa fut, comme la plupart de ses grands prédécesseurs, un habile psychologue. Sa propédeutique, subtile et insistante, témoigne d'un sens profond des réflexes mentaux. Il sait que nul ne s'improvise voyant, qu'il existe une pédagogie de l'extase, une méthode expérimentale pour conduire le néophyte au seuil du Divin. On est frappé des étroits rapports qui relient la liturgie de la plupart des Confréries aux exercices spirituels de Loyola. Les analogies sont telles que Muller trouve les origines de la mécanique ignatienne dans les ordres mystiques du Maghreb. En fait, dans un cas comme dans l'autre, il s'agit avant tout d'un rituel de répétitions, admirablement agencé pour amener l'exercitant à la pré-extase. Ben Alîwa excellera, lui aussi, à cette savante stratégie des âmes. Et cet inspiré, expert à extraire d'un texte la plus haute spiritualité, ce Maître d'une mystique qui sous-tend une métaphysique raffinée, n'hésitera pas à faire appel aux cris, aux danses, à la gesticulation frénétique pour ouvrir à ses disciples la vision du Divin. Nul plus que lui n'a pratiqué la mnémotechnie de l'Absolu.

 

Mais précisément, c'est ici qu'interviennent les blâmes canonistes. Ben Alîwa fut frappé de retentissantes excommunications. Sa position, entre le maraboutisme et le néo-Wahhâbisme manarien, devint malaisée à tenir. Il ne la conserva qu'à force de casuistique et de prestige personnel.

 

De tout temps, les orthodoxes ont attaqué les pratiques confrériques, " leurs exercices surérogatoires et leurs dispenses, leurs costumes spéciaux [coiffures caractéristiques avec bandes de couleurs], leur usage des excitants [café, haschisch, opium] et leurs jongleries, leurs croyances en l'efficacité surnaturelle du Talkin et de la Baraka, leur soumission aveugle à l'illuminisme individualiste et anarchique d'un supérieur irresponsable". Toutefois, les théologiens sunnites n'ont jamais définitivement condamné les Soufis ; leurs excommunications ont surtout frappé l'école moniste d'Ibn Arabî. Or, Ben Alîwa s'y rattache. C'est dire qu'il n'a pas été ménagé.

 

Le Dhikr., Au début de son initiation, le novice doit réciter le Dhikr al'Am dont voici la formule :
" Une fois : " Je me réfugie en Dieu contre Satan le lapidé" ;
" Trois fois : " Au nom de Dieu le Clément et le Misérodieux" ;
" Une fois le verset : " Le bien que vous présentez à vos âmes, vous le retrouverez en Dieu plus grand et plus considérable. Invoquez la Clémence divine. Certes, Dieu est Clément et Miséricordieux" ;
" Cent fois : " Je demande pardon à Dieu".

 

Le Dhikr doit être psalmodié d'une voix harmonieuse. Ben Alîwa a toujours attaché une extrême importance à la douceur musicale de la prière. Il s'entourait de tolba à la voix harmonieuse.

 

Musique et danses

M. Othman Ben El Mekki reproche également à Ben Alîwa l'abus qu'il fait de la musique et de la danse dans ses exercices liturgiques. Le Cheikh al-Alawi a écrit : " On a posé la question suivante à l'imam Abou Hanîfa : Que dites-vous des Soufis qui s'extasient au son de la musique ?, Ils sont, répondit l'imam, parmi les hommes de Dieu qui entreront au Paradis avec leurs timbales et leurs flûtes. Le chroniqueur de l'époque qui a rapporté ce fait ajoute : Dans notre ville, il est une secte dont les adeptes accompagnent leurs litanies par des danses, jusqu'à tomber évanouis ; l'imam n'a jamais réprouvé leurs actes ; il leur rendait visite et les comblait de faveurs ; il répondait à toutes leurs questions. Un jour, leur chef lui dit : " Que dites-vous de certains musulmans qui se réunissent pour se livrer à des exercices liturgiques et invoquer à haute voix la protection de l'esprit du matin au soir ? Sont-ce des hérésiarques ? L'imam lui répondit : " Nul n'a le droit de douter de la foi d'un musulman, même s'il commet un péché mortel. Or, ces pratiques ne constituent pas un péché mortel".

 

Afin de répondre aux critiques de M. Othman Ben El Mekki, Ben Alîwa a multiplié les références. Car s'il n'était pas l'Homo Juridicus que forme souvent l'Islam, s'il dédaignait les controverses et la jactance des docteurs, il savait au besoin s'enfoncer en plein fourré scolastique.

 

Pour justifier les gémissements, les hurlements liturgiques, l'évanouissement subit de certains fidèles, il n'est, dit-il, que de se reporter au Coran. Dieu a dit : " Les croyants ce sont ceux dont le cœur frémit à l'invocation de Dieu." [Sourate VIII, verset 2]. " On ne peut donc blâmer un récitant qui gémit. " Le Khalife Omar, ajoute-t-il, entendit un homme réciter ce passage du Coran : " certes le châtiment de Dieu est certain". Le Khalife poussa un grand cri et tomba évanoui. Ben Alîwa cite encore le cas de Chafi'i : l'imam entendit un homme dire ce verset du Coran : " et ce jour-là, ils ne pourront proférer un mot." L'imam tomba évanoui. Le Cheikh al-Alawi invoque encore un hadith suivant lequel parmi les musulmans, il y a un groupe qui entrera au Paradis en sifflant comme les oiseaux.

 

Pour la danse, Ben Alîwa argue du précédent des Abyssins qui entrèrent dans la mosquée " le jour de VAïd, en dansant et en chantant selon leurs coutumes. Le Prophète était présent et, derrière lui, Aïcha les regardait curieusement. Une fois leurs danses terminées, Mohammed les reçut et ne leur adressa aucun reproche."

 

Ajoutons que, malgré une tradition suivant laquelle le Prophète approuvait l'usage des chants et des instruments, " la doctrine pure de l'Islamisme est pourtant bien l'interdiction de la musique".

 

Il est toutefois recommandé, et par le Prophète lui-même, de moduler parfaitement le Coran. Mais qui établira une distinction nette entre la modulation et le chant ? Et Mohammed n'avait-il pas son ménestrel favori, Hassan Ibn Thabit ? La musique nous dit un jour Ben Alîwa, n'a pas les arêtes sèches du mot. Fluide et coulante, comme un ruisseau, elle porte l'homme à Dieu.

 

La béatitude Aliwenne

Nul, plus que Cheikh Ben Alîwa, n'a respecté et vénéré les Textes sacrés. Mais avec son système de lecture allégorique, avec sa théorie des interprétations hiérarchisées, il condamne l'étroit dogmatisme de la lettre, réservé à ceux qui se limiteront toujours aux mécaniques d'un rituel. Que peut être, pour un Soufi, le scripturaire, sinon une grossière traduction de l'Intraduisible ? Que valent les mots, même ceux de la langue arabe, pour formuler l'informulable ? L'Orthodoxie pratique une exégèse charnelle qui ramène à la terre le sublime des versets. Dans la pensée de Ben Alîwa, le texte est coextensif à l'illumination. Il doit s'étirer, s'élargir, se transcender selon les besoins du cœur. Mais ces besoins, la raison pure ne les assouvira pas. La doctrine aura beau s'infléchir vers une métaphysique d'intuition, elle ne donnera jamais la perception immédiate et intense de Dieu. Elle restera un mince quadrillé, une construction linéaire, que déborde à chaque minute le flux incessant de la Vie.

 

Pour atteindre Dieu, une méthode est nécessaire. Cheikh Ben Alîwa l'a définie. Il en a fixé les stations. " On y parvient en franchissant trois étapes : On franchit la première par des prières et des exercices liturgiques dans l'abstinence et la prière. Au cours de la deuxième étape, on s'apprête à franchir les stations ; c'est à ce moment qu'on doit approfondir les sciences mystiques. Au cours de la troisième étape, on se laisse absorber insensiblement en Dieu. La première étape est une période d'épreuve ; elle comporte le Dhikr Al Khas. Au cours de la troisième étape, l'âme du Murîd se remplit de l'Essence Divine. Pour arriver à Dieu, notre Confrérie trace donc trois voies : purgative, illuminative et unitive. Les exercices de la première permettront à l'âme de se débarrasser de ses imperfections. Alors s'ouvrira devant elle le chemin mystique au bout duquel elle atteindra les stations de la perfection et de l'Union avec Dieu... Le Dhikr Al Khas appartient seulement au cercle des initiés. Là il n'y a ni méditation ni examen de conscience. L'initié doit s'abandonner au délire. L'Essence divine se révèle à lui sous la forme du grand nom qui est le vocable " Allah". C'est le Cheikh qui le lui révèle dans un centre lumineux. Dans son délire, le murîd doit suivre les conseils de son directeur pour éviter de se précipiter dans les abîmes de la métaphysique".

 

Résumons l'expérience d'Ibn Arabî dont, à maintes reprises, Ben Alîwa s'est proclamé le continuateur. " J'assiste à l'entrée de l'Emir à Fez. Je le regarde et perds soudain conscience de tout ce qui n'est pas l'Emir. Dans cet état, note Ibn Arabî, rien n'existe plus sauf ma vision de l'Emir et le sentiment que j'en ai. Tout le reste s'est aboli. C'est la nuit des sens. J'arrive ainsi à ne plus appréhender le réel, pour ne voir que l'Emir et l'image subjective que j'en garde. Il ne me reste qu'à anéantir ma représentation personnelle. Alors je suis l'Emir lui-même. Je suis Dieu."

 

" Car Dieu ne se pose qu'en fonction de moi-même. Je suis son support et, dans un certain sens, je le conditionne." " L'homme, dit Ibn Arabî, réunit en lui la forme de Dieu et la forme de l'univers. Lui seul révèle l'Essence Divine avec tous Ses noms et attributs. Il est le miroir par lequel Dieu est révélé à Lui-même et, par là, la cause finale de la création. Nous-mêmes, nous sommes les attributs au moyen desquels nous représentons Dieu ; notre être n'est qu'une objectivation de l'Être divin. De même que Dieu nous est nécessaire pour que nous puissions exister, nous le sommes à Dieu, pour que Son essence puisse Lui être manifestée".

 

Développement de la confrérie

La confrérie du Cheikh Ben Alîwa s'est développée, après 1920, avec une incomparable rapidité. Elle a séduit des intellectuels français, dont M. Abd-al-Karim Jossot. Ces disciples ont vu, en Cheikh Ben Alîwa, une tragédie de la pensée moderne, la réaction de l'âme contre une civilisation mécaniste qui, oublieuse du cœur, réduit le monde à une froide géométrie. Les profès, souvent d'une haute culture et d'une indéniable probité spirituelle, appartiennent à cette catégorie d'esprits, anxieux d'évasion et de régénérescence métaphysique qui, vers 1923, demandèrent à l'Orient d'impérieuses raisons de rêver et de vivre. Ben Alîwa fut un de leurs maîtres. Sa révélation soudaine les illumina. Ils le suivirent d'enthousiasme, heureux d'une pensée qui, dédaignant les lourds dossiers de l'intelligence, atteignait d'un bond le Divin. Et il reste pour eux l'un de ces mages qui portent dans leur enseignement les souffles lointains de l'Asie. " On peut, écrit M. Frithjof Schuon, comparer la rencontre d'un de ces messagers à ce que serait, par exemple, en plein vingtième siècle, celle d'un Saint du moyen-âge ou d'un patriarche sémitique ; telle était aussi l'impression que nous a donnée celui qui fut, à notre époque, un des plus grands Maîtres du Soufisme : le Cheikh Al Hajj Ahmad Abul Abbas Ben Mustafa , connu aussi sous le nom de Cheikh al-Alawi qui s'est éteint, il y a quelques mois, à Mostaganem."

 

Ce n'est certes pas la théodicée du Maître qui avait prise sur les foules. Ce fut ce don rare de magnétisme personnel qui faisait de lui un irrésistible pôle d'attraction.

 

Politique et morale

Il ne faut pas s'attendre à trouver chez Ben Alîwa une construction politique définitive. La pensée du Cheikh al-Alawi , sollicitée par les problèmes religieux, ne s'est guère fixée qu'occasionnellement sur les rapports des nations et des hommes. Il avait à cet égard les idées de sa génération et de sa culture, celles d'un algérien qui atteint sa majorité intellectuelle entre 1890 et 1900, et qui, formé à la méditation mystique, a passé dix années de sa vie en Orient.

 

On pourrait découvrir en lui des traces secrètes de panislamisme, si c'est être panislamiste que de prêcher le rapprochement des musulmans et l'exaltation de la Foi. Mais il reste indéniable qu'il eut des relations avec la plupart des grands leaders musulmans. Son Balagh a publié des articles de M. Chakib Arslan et du Cheikh Ta'âlibi.

 

Il y a, çà et là, dans son journal, Al Balagh, de regrettables écarts de plume. C'est ainsi que notre administration jugerait parfois que les autochtones restent une race inférieure ; qu'ils font toujours les frais des conflits européens ; que la presse de langue arabe n'est pas libre ; et " si le peuple indigène n'est pas libre de se servir de sa presse pour faire entendre ses plaintes, quels moyens lui restent-ils donc ?". Le style de Ben Alîwa rend alors un son nostalgique. On y sent comme des sanglots retenus. Les mots se pressent, heurtés, hachés, plaintifs, dans le halètement douloureux de la phrase.

 

L'un de ses thèmes favoris, c'est l'action des missionnaires. Nous avons déjà analysé l'attitude du Cheikh al-Alawi à l'égard du christianisme qui a toujours suscité sa curiosité. Mais il demeure intraitable sur la propagande évangélique qu'il croit surprendre en certains milieux indigènes. " Il est un fait certain que le peuple musulman se trouve menacé dans sa constitution, de divers côtés ; mais le danger des missions chrétiennes est le plus grave et le plus grand. C'est parce que les musulmans et leurs représentants dédaignent ce danger que nous le voyons important. C'est cela qui augmente le mal". Ben Alîwa évoque fréquemment la question et, parfois, avec une extrême vivacité de plume. Notons, au surplus, qu'à cette époque toute la presse arabe, de Tunis à Bagdad, entreprend la même " croisade". Ben Alîwa a pris franchement position contre le communisme. Le 6 juin 1931, Al Balagh, publiait la lettre de l'un de ses affiliés, M. Abdallah Ben Ali El Hakimi, réquisitoire virulent à l'adresse du néo­marxisme, donné comme oppressif, matérialiste et athée. Le Cheikh al-Alawi était largement acquis au progrès. Mais il le voulait dans la confiance et la quiétude des esprits. Bien qu'il prêchât les délices de la pauvreté, il estimait que chaque homme a droit à un minimum de bien-être et que la propriété, si humble soit-elle, est un service social. Selon lui, posséder c'est travailler au bien commun et permettre le travail d'autrui. C'est œuvrer pour l'ordre et dans l'ordre. Jamais homme ne fut plus étranger à la révolution. Il haïssait la violence. Il n'admettait la guerre que pour la défense de la Foi. Et il suivait avec une curiosité passionnée les efforts de l'Europe pour une organisation internationale de la paix.

 

Il voyait l'avenir civique des Musulmans algériens sous la forme d'une naturalisation dans le statut personnel. Car il n'admettait pas, on l'a vu, que ses coreligionnaires abandonnassent leur droit successoral et matrimonial. Il invoquait l'exemple de la Pologne, de la Yougoslavie, de la Roumanie, pour montrer qu'on peut être excellent citoyen, collaborer à la vie publique et participer à ses charges, sans pour cela cesser de pratiquer l'Islam dans l'intégralité de ses prescriptions.

 

Les déclarations importantes faites par le Cheikh al-Alawi à un journal algérien, permettent de mieux saisir le cheminement de sa pensée. " La religion musulmane, demandai-je au Cheikh, est-elle hostile à la civilisation et au progrès actuel ?, Pas du tout. La religion musulmane est très libérale et recommande l'instruction et les sciences aussi bien dans les pays musulmans que dans les pays chrétiens. Elle met la science au-dessus des pratiques religieuses même.

 

En lisant notre histoire, on verra que les arabes avaient eu des architectes, des docteurs, des ingénieurs, des marins, des géographes et aussi des philosophes. Les arabes se sont intéressés aux civilisations anciennes, notamment à la civilisation grecque.

 

En effet, des auteurs grecs avaient été traduits et leurs livres existent encore. Pourquoi voulez-vous que nous qui sommes contemporains de la civilisation européenne, nous ne nous intéressons pas à cette merveilleuse civilisation ?

 

Pour ma part, il n'y a pas un jour qui ne passe sans que je recommande à mes adeptes d'envoyer leurs enfants à l'école pour y apprendre la langue française, sans que j'invite ceux qui font partie de ma secte à observer les règles de l'hygiène, à respecter les biens du voisin, à respecter les lois françaises.

 

La religion musulmane est basée sur le respect de toutes les croyances de la moralité et de la charité, ajoute-t-il gravement. Apprendre à conduire une automobile, s'assimiler aux merveilleux travaux de la mécanique, apprendre à réfléchir, à méditer sur tout ce qui peut procurer du bien-être à l'homme, cela n'est pas incompatible avec la religion. Pasteur, m'a-t-on dit, était un homme religieux, mais cela ne l'a pas empêché de rendre les plus grands services à l'humanité par ses merveilleuses inventions. Non ! La religion n'empêche pas l'homme d'atteindre les plus hautes cimes de la science, la religion n'est qu'un guide. Elle s'efforce à rendre l'homme meilleur en détruisant chez lui les mauvais instincts. Si Dieu avait voulu l'homme abandonné à lui-même, il n'aurait pas révélé à Ses nombreux Prophètes l'Evangile, le Talmud, la Bible et le Coran pour guider l'homme vers le droit chemin. Nous ne faisons que rendre toujours vivaces dans l'esprit des hommes les préceptes de Salomon, d'Abraham, de Jésus-Christ et de Mahomet".

 

Pas plus qu'il n'a érigé une doctrine politique, Ben Alîwa n'a construit d'éthique qui lui soit personnelle. Sa morale, celle qu'il préconisait devant ses disciples, est celle des Derqawas. C'est, avant tout, une morale religieuse, une annexe de la prédication confrérique. Vivre simplement, dans l'abstinence et la prière, pratiquer l'aumône, éviter la société des puissants, être humble de parole et d'habit, tels sont ses préceptes généraux. Mais il semble bien qu'au cours de ses dernières années, le Cheikh al-Alawi ait élargi sa conscience de l'humanité. Il faisait, dans ses conversations, une place de plus en plus grande à la charité. Il prêchait l'oubli des injures, la nécessité du pardon. " Aimez-vous les uns les autres..." Cette formule, qu'il conseilla d'abord aux musulmans, il finit par l'étendre à toutes les races, à toutes les confessions. Il avouait dans le privé professer la doctrine de l'Ahmadiya indienne, avec laquelle il entretenait des rapports assidus ; la fraternité avec Dieu commande une ardente charité. Il " enseigne la fraternité aimante des hommes", écrira M. Probst-Biraben. De fait, il était parvenu à une sorte de tolstoïsme, ou la résignation au mal se teintait de miséricorde, où le dédain de la vie s'éclairait d'une tendre sollicitude envers le prochain. Mais ce prochain, c'était aussi la bête, le végétal. Il s'exaltait en y songeant. Ses yeux profonds se mouillaient. Son effusion confondait dans un élan d'amour l'homme, l'animal et le brin d'herbe. Avec son lyrisme incisif, son sens de l'image biblique, son éloquence haletante, il apparaissait alors comme le poète de la souffrance universelle, le prophète inspiré de la réconciliation des âmes.

 

Cet amour cosmique fut sa suprême ascension. Quelque temps avant sa mort, il nous confia sa répugnance à s'alimenter. " Manger de la chair est un meurtre, disait-il. Et le végétarisme est lui-même un attentat contre la vie. Il faut étendre la fraternité humaine aux animaux et aux plantes. C'est une horrible nécessité de ne pouvoir vivre qu'aux dépens des choses vivantes. Mais surtout, pas de crime inutile ! Cueillir une fleur est un comble de la cruauté. C'est peut-être se fermer à jamais la haute Miséricorde de Dieu".

 

Ce sont les dernières paroles que nous aurons entendues du Cheikh Ben Alîwa. Et nous nous sommes souvent demandé si cette large pitié universelle, ce dégoût d'une nourriture qui avait été chose vivante, n'ont pas aggravé la lente consomption dont il est mort.

 

Tel fut le Cheikh Ben Alîwa

Haussons-nous maintenant au-dessus du détail monographique. Nous mesurerons ainsi le chemin parcouru. Nous aurons une vision plus large du maître et de l'œuvre. Nous tenterons de saisir les grandes lignes d'horizon, de son paysage intellectuel et les idées centrales autour desquelles il s'ordonne.

 

Nous avons d'abord montré qu'au point de vue métaphysique, Ben Alîwa s'inscrit en pleine tradition mystique. Mais il la dépasse. Son Dieu est inconceptible, voire inconceptuel. Le concevoir, c'est L'enfermer dans nos classifications, L'emprisonner dans un mot, Le déformer dans une doctrine où la vérité ne se dessine pas avec plus d'exactitude qu'un objet dans un miroir brisé. Dire que Dieu est la pensée pure, la Pensée qui se pense, c'est effectuer la même opération que la feuille d'arbre qui imaginerait un Dieu suprêmement vert. Ce sont là postulats grossiers de l'anthropomorphisme. C'est déifier un attribut, humain ou végétal, la pensée ou la feuille, Ben Alîwa s'y refusait. Nul ne fut plus éloigné de la construction rationaliste du Divin.

 

Nous sommes ensuite parvenus à la seconde halte de l'itinéraire Alawî. Le monde est un rayonnement infini dont le principe fécondant est Dieu. Au fur et à mesure que cette lumière descend, elle se charge de matière, pour devenir la vie elle-même, l'homme, l'animal, la plante, le minéral. Dieu est émanation extérieure et émanation dans la créature. Toutefois, émanation et immanation s'intériorisent l'une l'autre. Que le Soufi se tende, qu'il se purifie, qu'il échappe aux voiles de la raison et des sens, il aura soudain la perception de l'Un. Cette intuition, comme l'intuition bergsonienne, est un effort qui se transcende. Et quand il sera réalisé, au prix d'une douloureuse torsion, ce sera enfin, " l'absorption en Dieu jusqu'à complète infusion".

 

Et nous avons, enfin, examiné comment le Cheikh al-Alawi a pu, bon gré, mal gré, inclure cette métaphysique dans les précisions dogmatiques de l'Islam. Nous l'avons vu, rajeunissant l'interprétation averroïste, transportant sa croyance religieuse dans l'idée philosophique et l'idée philosophique dans l'extase. Il professait la multiplicité des sens et, du littéral à l'allégorique, leur parfaite vérité. Il admettait la spiritualité réduite en schémas verbaux et en mimétisme rituel. Mais dépassant la médiocrité prude et méticuleuse des scoliastes, il s'élevait d'un bond au-dessus des versets, pour en découvrir en traits de feu le sens universel. Et il croyait à l'évolution des dogmes, que la Sagesse divine adapte à chaque esprit et à chaque génération, comme Elle réserve à chaque siècle un nouveau messager.

 

Deux grands courants circulent à travers l'œuvre de Cheikh Ben Alîwa. Elle est, d'abord, une philosophie de la mobilité, puisque tout évolue, même les dogmes, et qu'il y a entre la création et Dieu un vivant échange de rapports. Et c'est, ensuite, une philosophie de l'Unité, puisque tout émane d'un principe essentiel par dégradations successives, et que les crédos, si contradictoires qu'ils soient, sont conciliables et également vrais. La doctrine de Ben Alîwa est une méthode beaucoup plus qu'un système. Mais c'est aussi, mieux qu'une méthode, une ascèse d'intuition, effleurant la vérité moins par la recherche que par une brusque illumination.

 

L'originalité de Ben Alîwa est plus apparente que réelle. Elle aura surtout consisté à harmoniser des antinomies en une philosophie univoque. Ne lui décernons pas, comme on l'a fait, la palme du " génie métaphysique". Mais qui nierait sa vive sensibilité à la vérité et le désintéressement de sa méditation ? Qui lui refuserait l'impétuosité de la recherche, le goût de la spéculation, l'ingéniosité parfois trop subtile de la pensée ? Son type d'intelligence ne fut pas unilinéaire, mais fuyant, multiple, sinueux, tout en pointes aiguës et brillantes. Sa marque restera profonde dans la conscience religieuse algérienne. Et si Ben Alîwa ne fut peut-être pas un fécond inventeur d'idées, il n'en aura pas moins apporté son humble note au débat ouvert, depuis des siècles, entre Aristote et Plotin.

 

 

 


 

 
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