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La 'Alawiyya - Une confrérie musulmane moderne
Ce qui a été dit sur le Maître - Articles au sujet du Maître
Écrit par Jean-Henri Probst-Biraben   
Samedi, 10 Novembre 1945 10:37

La création d’une confrérie ou voie mystique musulmane moderne, en Algérie, pays rapidement évolué, surtout dans les régions maritimes ou peu éloignées de la mer, est un phénomène assez extraordinaire pour retenir l’attention. Nous voudrions aujourd’hui présenter au lecteur la confrérie des Alawiyya, du nom de son fondateur Sidi Ahmed Ben Aliwa, né en 1869 et mort à Mostaganem, en 1934, à sa zaouïa mère.

Un précédent algérien fut l’apparition de la confrérie des Tijaniyya au XVIII ème. Elle tient son nom de son auteur Sidi Ahmed Tidjani. Cette confrérie est extrêmement répandue dans toute l’Afrique du Nord ; beaucoup plus riche que celle des Alawiyya, elle possède deux véritables villes avec jardins et palmeraies, à savoir Temacin, près de Touggourt, et Ain Mahdi, province d’Oran ; elle jouit, en plus, du montant des ziara, auxquelles des dizaines de milles frères « Khouan » apportent des sommes considérables et d’abondants cadeaux en nature.

Particularité : ces deux turuq, voies contemporaines ou récentes, n’acceptent pas de « Khouan ou fuqara » suivant en même temps la règle d’autres confréries. Il est fréquent au contraire de rencontrer des Qadiriyya qui sont en même temps Rahmaniya, et en Asie, des musulmans à la fois Naqchabandiyya, Chichtiyya, etc.

Laissons les Tijaniyya, auxquels appartiennent les guides de caravanes, les « chouaf » ou pilotes du désert, de la Méditerranée jusqu’au Tchad. Des Européens peu nombreux ont reçu leur affiliation en qualité d’amis et d’alliés, ce qui leur assure sécurité et hospitalité dans leurs déplacements à longue distance. Nous avons connu des officiers de bureaux arabes possesseurs du « dhikr » Tidjani. Les Européens Alawiyya sont des tenants de la spiritualité Chadhelite renouvelée par Sidi Ben Aliwa, des orientalistes et des voyageurs.

Aucun vêtement ni coiffure spéciaux ne sont exigés. Le Cheikh ajoutait peu d’importance à cette question, cependant la plupart des fuqara suivent les modes arabes, puisqu’ils vivent en majorité dans des milieux indigènes. Toutes les professions sont admises : parmi les Alawiyya, on trouve des artisans, des négociants, des employés, des fellahs, etc. Nous ne saurions dénombrer les adeptes de cette confrérie, répandus du Maroc à la Syrie. Ils peuvent être une centaine de mille. Les intéressés sont portés à exagérer les chiffres, les adversaires de l’ordre et surtout les anti-marabouts, rationalistes ou gens du parti rigoriste des Uléma, à le réduire.

S’agit-il d’une réforme de l’Islam, comme certains ennemis passionnés l’ont avancé, dans le sens d’un modernisme hardi, ou d’une réaction hérétique contre certaines prescriptions traditionnelles? Ni l’un, ni l’autre. Le Cheikh que nous avons connu, pratiquait le rite Hanéfite, un des quatre rites orthodoxes ; il n’avait nullement changé l’orientation rituelle ou « qibla » en direction de la Maison de Dieu « Bit Allah », à la Mecque ; il n’était pas un hypnotiseur ni un charlatan, comme des constantinois le prétendirent jadis. Soufi, comme tous les mystiques musulmans, il n’inventa pourtant aucune méthode d’ascèse. On lui a reproché de recommander à des novices « mouridin », la répétition du « dhikr », mentale ou verbale, avec la « sebha » ou rosaire, des jeuns surérogatoires, la retraite de vingt quatre heures ou « khalwa ». On égrène son rosaire ; les jeuns sont conseillés aux novices de toutes les religions ; la « khalwa » dans une cellule ou une grotte est de tous les temps ; en tous cas, elle a été pratiquée dés les premiers siècles de l’islamisme.

Ce que l’on oublie, c’est que dans toute l’Afrique, sauf peut-être dans certains groupes Qadiriyya, notamment ceux dépendant de la zaouïa de Gafsa, la concentration et la contemplation, auxquelles se livraient avec ferveur les soufis d’autrefois, avaient disparus, remplacées par des exercices mécaniques ou des excentricités confinant de pures griseries. Sidi Ahmed Ben Aliwa essaya de les remettre en honneur et donna au soufisme plus de largeur et de souplesse. Avant d’examiner la vie dans la zaouïa Alawiyya et les enseignements qu’on y donnait, autant que des européens amis purent en comprendre, fournissons quelques brefs détails biographiques.

Le Cheikh Ben Aliwa

Né à Mostaganem en 1869, « Koroughli », c'est-à-dire de descendance à demi Turque, le Cheikh, très pieux dés sa jeunesse, appartenait tout d’abord à l’ordre des Aissawiya, dont les exercices spectaculaires et violents n’étaient pas faits pour lui ; il s’inscrit alors aux Chadheliyya Darqawa. On dit que pour voyager à travers l’Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine, l’Égypte, la Syrie, il exerça de petits métiers pour vivre. Il étudia dans ces difficiles conditions et, un peu sur le tard se mit au droit et à la littérature, compléta sa culture théologique à Damas et retourna en Algérie, en 1909.

Après un séjour d’un an à Constantinople, il reçut la « Silsila », transmission de la chaîne mystique des Chadheliyya Darqawa et tentait d’en diriger les fuqara dans la région de Tlemcen et de Mostaganem selon la règle et les méthodes anciennes. Cet essai lui parut insuffisant, comme il est permis aux Chadheliyya et aux Darqawa de créer des branches à peu près indépendantes, il fonda, non pas comme on croit un nouvel ordre, celui des Alawiyya, mais rameau moderne des Chadheliyya Darqawa, peu avant la grande guerre.

C’est une confrérie nouvelle seulement au point de vue administratif, c’est plutôt un rajeunissement, nullement dissident, de la grande école spirituelle Chadhelite, dont firent partie, en Occident, Sidi Abdessalam Ibn Machich, le saint de Tétouan, Sidi Abû Madiyan, ensevelit à Tlemcen, Ibn al-Abbad Rondi, etc. on a prétendu que le Cheikh voulut supplanter toutes les autres confréries. Son succès ne fut point dû à des intrigues, mais à sa réelle séduction personnelle, à la spiritualité qu’il apportait, à son dynamisme tranquille, qui contrastait avec le médiévalisme un peu figé, les méthodes mécaniques et surannées des autres confréries. Il n’exploita ses fuqara, jamais il ne s’enrichit à leurs dépens, conduite qui s’apprécie plus qu’on ne croit dans les humbles milieux musulmans.

La confrérie

Nous ne décrirons pas l’existence journalière des fuqara, dans les petits groupes dont les centres sont des mosquées ou des chapelles de villes, mais qui ne sont pas organisés en communautés importantes comme la zaouïa mère de Mostaganem. Il y avait une mosquée à l’usage des Alawiyya travailleurs de la région parisienne, à la rue Le Comte, à paris ; une assez grande à Alger St Eugène.

Pas plus à Mostaganem qu’ailleurs, il ne s’agit de communautés permanentes comparables à celles des couvents des ordres chrétiens. Toutes les confréries de l’Islam ne sont que des tiers ordres ; les zaouïas ne sont que des maisons où l’on fait des séjours plus ou moins longs, sauf l’exception des serviteurs, artisans, jardiniers ou cultivateurs des propriétés agricoles, indispensables à l’entretien des lieux ou à l’activité économique, ici très modeste, de l’ordre.

La zaouïa mère de Mostaganem est située à la marine. Elle comporte un oratoire, avec des bassins d’ablutions, des bâtiments dont l’un est affecté au Cheikh et à sa famille, les autres comprenant des salles communes où mangent et habitent les fuqara ordinaires, des cellules pour les plus avancés dans la voie, quelques unes réservées aux exercices de la « khalwa » ou retraites de vingt quatre heures, en général, pour des contemplatifs du degré le plus élevé.

Les femmes affiliées, quand il leur arrive, assez rarement, de visiter la zaouïa, sont hospitalisées dans le gynécée du Cheikh, où elles font leurs prières entre femmes. Exceptionnellement, quelques-unes occupent des cellules à part, ou même se livrent aux exercices religieux, méditations, pratiques surérogatoires, dans des petites chambres, mais toujours à l’écart des hommes.

Nous ne connaissons pas qui aient atteint les mêmes états que les fuqara masculins. La discrétion en ce qui les concerne est totale, sauf quand il s’agit de maraboutes très hautes mystiques, telles Lalla Zineb, aujourd’hui disparue, fille du Cheikh Belqacem, également décédée, des Rahmaniya d’al-Hamel, près de Boussa’âda.

La règle générale comporte un régime alimentaire frugal de pain, semoule « couscous », légumes et fruits, un peu de poisson, rarement de la viande de mouton, en tout cas pas tous les jours. Nous l’avons constaté nous-même, en 1931, dans une visite d’été au Cheikh. On priait, on mangeait, on couchait sur des nattes avec des couvertures, avec ou sans matelas, selon l’état de santé et les coutumes des visiteurs, sur une terrasse couverte de pampres, fermée de clayonnages et dominant la mer. Prières rituelles à partir du lever du jours jusqu’au crépuscule, entre lesquelles on causait entre fuqara, surtout de sujets religieux. Quelquefois, le matin vers dix heures, et le soir, vers quatre heurs, jusqu’à l’heure des repas, le Cheikh seul ou accompagné de moqqadamin et de ses lieutenants, s’entretenait avec des fuqara, leur donnait des conseils, des directions à voix basse ; quelques instant avant le repas du milieu du jour, il jouait le rôle de chef de prière, de même que le soir avant le souper, puis se retirait dans ses appartements.

Pas de bruit ; politesse remarquable des fuqara qui, s’ils sont obligés d’aller de bonne heure à leur travail ou de repartir en voyage, se lèvent et s’en vont si silencieusement qu’ils ne réveillent pas ceux qui reposent encore. Nous avons constaté la même discrétion de la part d’un faqir rifain, hôte comme nous d’un riche affilié négociant de Fès, couchant dans la même salle. A notre réveil, il n’était plus là et avait mis en ordre sa couchette. Nous n’avions rien entendu.

Le matin, après la première prière, tasse de thé à la menthe, avec un peu de pain pour les visiteurs âgés ou européens ; deux repas principaux, vers midi et le soir, et de l’eau fraîche comme boisson. Les grandes Hadrah, assemblées annuelles, se tiennent soit à la zaouïa secondaire de Saint Eugène et dans une mosquée désaffectée de la casbah d’Alger qui appartient à la tarîqa, soit à la zaouïa mère de Mostaganem. Des centaines de fuqara entourent le Cheikh, ses khalifats ou lieutenants et ses moqaddimin, qui dirigent la répétition du « dhikr » en commun, avec ou sans rosaire, puis écoutent son prêche, moral et mystique, à la portée de tous, assistent aux prières ordinaires dont le Cheikh ou son remplaçant, parfois faqir âgé, sont les imâms.

Les petites réunions « Hadrah » de quelques dizaines de fuqara dans une petite chapelle « qubbah », ou dans le patio de la maison d’un faqir aisé, se font en cercle, selon la tradition chadheliste adoptée par les Darqawa et les Alawiyya. Le moqaddam qui dirige n’est pas au milieu, mais dans le cercle, confondu avec les assistants. Il dirige le « dhikr » prononcé à la manière Chadhelite, mais en balançant très modérément la tête, par exemple en disant en disant « la illaha… » la tête légèrement penchée à droite, « illa… » la tête verticale, « Allah » tête inclinée à gauche. Et l’on recommence sur un ton de psalmodie peu élevé jusqu’à ce que le moqaddam arrête l’exercice. On prends du thé à la menthe et le même moqaddam commente un texte de « rissâla » ou épître d’un saint Chadheli, ou souvent un point relativement facile d’ascèse générale. Nous entendîmes ainsi, à Fès, dans une belle cour à arcades pavée de « zellij » ou carreaux de faïences à arabesques, près de la vasque au jet d’eau susurrant en sourdine, recommander aux fuqara présents de vivre, selon leurs aptitudes mais de tout cœur, les vertus des saints personnages, de réaliser en eux, de leur mieux, certains Noms Divins : As-Sâdiq (le Véridique), As-Sâbir (le Patient), Al-‘Adl (le Juste), Al-Wahhâb (Celui qui donne), Ar-Rahîm (le Miséricordieux), Al-Wadûd (Celui qui aime), Al-Mûmin (le Fidèle), etc. Tous écoutaient, dans le silence le plus respectueux et sans la moindre distraction. Le moqaddam, avant de terminer la séance, tourne en général autour du cercle des fuqara en prononçant des bénédictions, puis dit à haute voix une « fâtiha » finale. Ce dernier cérémonial n’a rien d’obligatoire ; souvent le moqaddam serre la main ou reçoit sur l’épaule gauche l’accolade des fuqara qui se retirent tandis qu’il reste le dernier.

Nous ne saurions donner ici le symbolisme du cercle spirituel, de « l’ajdeb », ou balancement qui scande le « dhikr ». Les amateurs de métapsychisme y voient des moyens très anciens de déclencher, de capter ou diriger des forces fluidiques. Le sens de ces rites traditionnels est peut-être le simple souvenir d’attitudes ou de gestes des premiers temps de l’Islam spirituel.

L’affiliation n’a rien d’extraordinaire ; sorte d’ordination réduite au minimum, elle est un rattachement à la chaîne que les chrétiens appelleraient, par comparaison, apostolique. Elle remonte du Cheikh ou de ses khalifats et moqaddimin, à leurs propres initiateurs, d’eux à Sidi X ou Z intermédiaire, de là à Sidi Derqawi et, depuis lui, par de nombreux et pieux personnages à Sidi Chadhili. De ce dernier enfin, par beaucoup de maîtres successifs, à Ali gendre du prophète, et à l’ange Gabriel « Jebraïl », l’annonciateur des volontés divines. Celui qui reçoit le futur faqir prends ses mains dans les siennes, les presse en prononçant des versets à voix basse, lui donne le « dhikr », enfin, s’il s’agit de personnes choisies et particulièrement estimées, les honore d’une accolade.

L’ambiance est calme, pleine de modération et de modestie. Les Alawiyya successeurs des Chadheliyya Darqawa, ne sont pas combatifs et ils ne se défendent qu’absolument contraints. On répète qu’il y a parmi eux d’anciens brigands de grands chemins, pillards de caravanes, voleurs de bestiaux, même quelques meurtriers. Personne ne fait semblant de connaître leur passé, ce qui serait manquer de la charité. Cela se conçoit d’autant plus aisément qu’une fois acceptés après leur repentir sincère, dans la tarîqa, leur conduite s’est toujours heureusement modifiée. On ne connaît pas d’exemple de fuqara retournés au vice ou au crime chez les Alawiyya , ce qui a fait dire que le Cheikh Ben Aliwa exerçait sur ses adeptes le pouvoir extraordinaire du vieux de la montagne « Cheikh al Djebel » des Ismaïliens, ou plutôt des légendaires « ‘Assassins » qui étaient non pas des assassins, mais les gardiens du Saint Lieu, résidence de leur Cheikh, car on a souvent confondu le pluriel d’« ‘assas » gardien, pluriel « ‘assassin » avec le mot français désignant le meurtrier. Les Arabes ont d’autre part employé pour désigner les fidèles du « Cheikh al Djebel », le terme de « hachachîn » fumeurs de « hachich », ou bien d’ « ‘assassin » gardiens.

La doctrine

Les doctrines métaphysiques de Sidi Ben Aliwa sont difficiles à déterminer. Était-il un peu gnostique, admettant secrètement la création par émanation ? Personne ne saurait l’affirmer. Ces personnages évitent, selon la coutume Chadhelite, de discuter de questions de ce genre. Ils interprètent largement le livre. On sait qu’en relations amicales avec les Ahmadiya et même les Bahaïs, dans ses voyages en orient, il était l’homme de l’Islam ouvert plutôt que d’Islam fermé, pratiquement sans doute les prescriptions fondamentales, prière, jeun du ramadan, hadj, etc. Il était surtout un spirituel, immanentiste, certes, comme tous les soufis, mais il ne faut pas prendre à la lettre des expressions parfois outrées ; les orientaux aiment l’exagération verbale et préfèrent souvent l’imprécision.

Cependant, en gros, Ben Aliwa n’était qu’un exemplariste : « Je m’anéantis en Dieu, je retourne à mon principe premier », écrit-il dans une qacida de son Diwan. Il ne croyait pas que Dieu dût être identifié au monde, mais seulement que le monde et l’homme, la créature la plus élevée, n’ont pas d’être en dehors de Lui. Par conséquent, il lui faut être d’abord une image la plus adéquate possible d’Allah, puis connaître son essence pour avoir en Dieu une connaissance vécue. Un faqir très instruis à Tunis, qui avait fréquenté Sidi Ben Aliwa (Abdelhaq, décédé à Tunis peu avant la 2 ème guerre mondiale, disciple de Khayr-Ed-Din et de Chérif Ed-Din Al-Afghâni, puis plus tard de Sidi Ben Aliwa), ce faqir donc nous expliquait que le fond de son enseignement était de « s’éclairer à la Lumière Unique, qui est celle de l’âme, buvant à sa source les rayons dont est faite sa propre substance. Cette lumière est identique à elle-même sur toute la terre, sous tous les firmaments, en nous et en hors de nous. »

Comment peut-on atteindre ce degré, le troisième de l’initiation Alawiyya : « Islam, ou obéissance, Imane, foi éprouvée, Ihsane, réalisation qui amène à l’union divine » ? Directement ou progressivement ? Ce troisième stade qu’on n’atteint à peu près jamais, c'est-à-dire sans que les directeurs de conscience ne soient absolument certains que les mouridin ont accompli sans danger de rechute les précédents, « procure, avec la grâce de Dieu, comme il convient, la sensation de Présence d’Allah, avec la plupart du temps, jouissance ineffable de l’omniprésence divine, hautes intuitions et acquisition de goûts spirituels. Il est une contemplation, où les états « ahwâl » deviennent des stations durables « maqamât », selon naturellement les aptitudes et la sainteté du mouride ».

Déjà, au deuxième degré, Imane, le disciple, « réalise la Présence au point d’oublier son existence propre et de devenir absent à lui-même ». L’homme qui adore ne peut parfaitement l’atteindre que par des sentiments intérieurs et divers états de consciences profonds. Nous ne pouvons beaucoup insister, parce que le « saint des saints du soufisme » ne doit pas être divulgué. « D’autant, ajoute le même faqir, que les non-initiés ne reconnaîtraient pas l’Islam, si on livrait inconsidérément les secrets de la confrérie ». Cependant, voici encore quelques points qui furent développés dans l’école Chadhelite médiévale, comme l’indique Miguel Asin Palacios, dans son étude magistrale sur Ibn Al ‘Abbad Rondi (Études Carmélitaines, 1932, pp. 140 et ss ; traduisant un article de M. Asin Palacios, publié dans Al-Andalus, Vol. I, 1933.)

Le faqir tunisien, dont nous avons parlé, qui était monté assez haut dans la voie et qui avait vécu dans l’intimité du Cheikh, nous exposait des principes très probablement proposés à l’élite, en occidentalisant leur forme. Il avait lu Bergson, et Sidi Ben Aliwa n’ignorait pas non plus l’essentiel de la pensée du maître spiritualiste moderne. Selon lui, le soufi est un « adorateur de la réalité une en nous et hors de nous ». Il disait, en paraphrasant un adage courant depuis Ibn Al ‘Arabi : « Cherchez Dieu, vous trouverez le Soi ; cherchez le Soi, vous trouverez Dieu », forçant peut-être un peu la parole du Cheikh Al Akbar de Murcie : « Quittez l’individuel, vous trouverez le collectif, sondez le collectif, vous trouverez l’individuel », estimant que dans la recherche hypersensible il y a toujours un des deux termes à retrouver.

Il ne voulait pas qu’on pût l’accuser de panthéisme et insistait sur le fait que, si le Divin est notre raison d’être, s’il est en nous, cela ne signifie pas que nous soyons des parcelles d’Allah à son image, pour les favorisés. La contemplation est surtout celles des Vertus, puis des Dignités ou des Noms. Elle ne mène pas automatiquement à la plus haute connaissance par l’adoration et l’amour ; elle mène seulement le mouride sur le chemin, plus ou moins loin, selon ses aptitudes et la volonté de Dieu, selon sa grâce, en somme.

Ceci explique qu’au troisième degré « Ihsane » les instructions du Cheikh ou de ses Khalifat ou moqqadamin, entendons parmi ceux-ci les plus aptes et les plus intuitifs, varient avec la qualité, l’avancement, surtout les possibilités des mouridin. C’est pour cela qu’ils sont toujours suivis, dirigés, jamais entièrement laissés à eux-mêmes.

A ce stade, il n’y a pas de méthode fixe, mais des enseignements individuels. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous ne pouvons décrire des stations analogues à « las Moradas » du « Castillo Interior », Château intérieur, de Sainte Thérèse d’Avila. Les doctrines, selon les grands Alawiyya de la classe du Tunisien mentionné plus haut, « ne sont que des endiguements ». Elles n’ont donc qu’une valeur de points de repère, presque de parapets, qui nous empêchent de tomber dans le gouffre, comme ils disent parfois.

La psychologie professée n’est pas une dissection arbitraire, un compartimentage factice et impossible en fait. L’homme, pour les mystiques successeurs des maîtres chadlistes d’Espagne et du Maroc et des Darqawa plus récents, est tout entier dans son cœur connaissant, son « qalb-‘aql ». il est aussi tout entier dans son élan volitif qui fait généralement un avec l’élan vital, « al-himma ».

L’expansion « farq » et la concentration « jazm », ces deux moments de rythme mystique, sont particulièrement surveillés pour amener des états utiles à l’avancement de l’âme du mouride, avec modération, de façon à éviter les dangers physiologiques ou moraux dont les individus sont maintes fois victimes, et qui varient selon leur tempérament.

La « Noche oscura », la Nuit obscure, de saint Jean de la Croix, se retrouve-elle chez les Alawiyya ? Oui, si avec Miguel Asin Palacios on considère le « qabdh » des Chadheliyya, ce resserrement, angoisse ou tribulation, comme son équivalent. Le « Layl al-qabdh », Nuit de l’angoisse, paraît correspondre à la « Noche oscura » du grand maître. Le « qabdh » a pour opposé le « bast », épanouissement, joie ou consolation, qui suit la plus part du temps. Si la publication de textes mystiques du Cheikh est autorisée par ses successeurs, nous y trouverons vraisemblablement d’intéressantes allusions.

Les ravissements et les extases étaient des événements très connus de l’élite, variables évidement. Le Cheikh et son entourage n’en parlaient qu’à des disciples choisis ou à ceux qui en étaient gratifiés. D’ailleurs, dans toutes les voies chrétiennes ou musulmanes, un peu pures, il est recommandé aux contemplatifs de ne pas s’y attacher, à plus forte raison de ne point les rechercher. Il n’est licite de se réjouir ou d’éprouver satisfaction des charismes que s’ils servent à l’édification des adorateurs d’Allah ou stimulent à plus de charité et d’amour. Loin de se faire un but de ces faveurs divines, on les redoute plutôt comme un obstacle ou un retard. Ces mystiques nous décrivent plus volontiers leurs tribulations, leurs peines, beaucoup plus nombreuses sans doute que les consolations et les joies.

Devons-nous tenir les lévitations pour les charismes remarqués chez les Alawiyya modernes ? Des fuqara nous ont affirmé leur existence, assez rare, mais prétendent par contre avoir souvent eu, personnellement, la sensation d’une légèreté considérable de leur corps, l’impression d’être moins soumis à la pesanteur. Les visions colorées seraient assez fréquentes chez ceux qui pratiquent la « khalwa », retraite dans la demi obscurité, le silence, ou l’on répète verbalement où mentalement le « dhikr » pendant des heures entières, où l’on mange peu, où le sommeil est court. Nous avons surtout mentionné la « khalwa » de vingt quatre heures, mais des fuqara robustes en supportent de plusieurs jours. Celle des anciens Khalwatiyya durait parfois plusieurs semaines.

Charismes ordinaires, les visions ont été interprétées comme de simples suggestions du Cheikh. C’est certainement une erreur. Notre faqir tunisien, instruit à la fois à l’européenne et à l’orientale, avait vu après plusieurs jours de « khalwa » une lumière orangée. Des Européens, préparés par la continence, le jeun, des méditations habituelles, ont expérimenté l’effet du « dhikr » dans le silence de la cellule ; sans être des sujets hypnotiques, ils ont aperçus des mots arabes lumineux, pourpres ou violets, qui étaient des Noms divins. Un de nos amis en Europe a essayé plusieurs jours de suite de répéter le « dhikr » dans les conditions physiques de la « khalwa », dans une pièce isolée de sa maison, non fréquentée par des étrangers, serviteurs, parents ou autres. Ce n’était ni un grand croyant, ni un névrosé, mais un sportif, en très bonne condition physique. Il a aperçu un livre éclairé d’une lumière violette. Le phénomène dura peu et ne lui permit pas de distinguer les caractères qui lui parurent orientaux. Il y a là, peut-être, un effet mécanique. Dans le cas des fuqara pieux, il semble s’agir, sinon toujours de charisme proprement dits, du moins d’une modification de la sensibilité, annonciatrice d’un progrès. Généralement ces fuqara ont, quelques jours après, des intuitions ou des goûts. Cheikh, khalifat ou moqqadamin, apprécient d’ailleurs toujours la validité de ces visions, décident si elles sont ou non divines. N’oublions pas que les mouridin informent leurs supérieurs des nuances les plus délicates de leurs sentiments ou de leurs pensées, comme de leurs actions en apparence les plus futiles. L’obéissance envers eux est de tous les instants, ils ne doivent pas s’appartenir.

Loin d’être une singularité, tout cela n’est qu’un rajeunissement des pratiques de l’ordre des Khalwatiyya, du XIV ème siècle de l’ère chrétienne. Le fondateur, Sidi Omar al-Khalwati, avait justement reçu ce surnom, parce qu’il avait mis la « khalwa » en honneur et en donnait l’exemple. Les visions colorées ne sont pas davantage une spécialité des Alawiyya, que quelques Algériens, par ignorance, imputèrent presque comme une monstruosité au Cheikh de Mostaganem. Coppolani et Depont, Rinn, entre autres, indiquent sept visions de lumières progressivement obtenues en cellules par les Khalwatiyya : bleu, jaune, rouge, blanche, verte, sombre, ineffable et non point incolore, ce qui serait contradiction avec des témoignages de contemplatifs musulmans indiens auxquels nous en avons parlé, qui étaient Naqchabandiyya ou Chichtiyya. Remarquons qu’il ne s’agissait que de couleurs plus fréquentes dans nos exemples, car rouge, violette ou pourpre ne sont pas les couleurs vues par les plus avancés, ce sont celles dont parlent sans insister les contemplatifs moyens.

Le bruit fut répandu en Algérie que Sidi Ben Aliwa amenait les mouridin à avoir les visions de saints Chadheliyya ou Darqawa du passé, pour renforcer l’accusation d’être un hypnotiseur. Nous n’avons jamais entendu, parmi les fuqara choisis, que protestations à ce sujet. Si de telles visions se produisent, elles doivent être exceptionnelles.

Fait-on des sciences occultes chez les Alawiyya ? On n’ignore pas que la divination sans évocation des djinns n’a jamais été prohibée dans l’Islam. Elle est dédaignée en général comme indigne des gens pieux et comme une sorte d’amusement inférieur. Les fuqara ne font pas de magie non plus. Le terme de « sirr », qui désigne à la fois l’occulte et ce qui est passé sous silence comme inopportun ou dangereux pour la moyenne des dévots, est parfois employé pour désigner les conseils et directions individuels et confidentiels des supérieurs ou du Cheikh. D’où la fausse interprétation.

Examinons avant de terminer, la question du quiétisme. Les partisans des ulémas sont portés à voir dans tous les mystiques, si ce n’est dans tous les affiliés aux confréries, des contemplatifs égoïstes, désintéressés de l’action ; dans les pratiques ascétiques, des préparations à l’ivresse mentale, une intoxication analogue à celle des fumeurs de hachich, mangeurs de confiture avec chanvre indien « ma’joun » ou des opiomanes. Or, pas plus dans l’Islam ouvert élevé que dans la haute spiritualité chrétienne, le quiétisme n’est en honneur. On y devient d’autant plus actif, c'est-à-dire charitable, qu’on est monté plus haut dans les voies illuminative et unitives.

Pour le chef lui-même, il n’y a pas de doute. Ses réactions, ses œuvres fraternelles, prouvent que sa vie mystique ne l’a point détourné de l’action. Elle éclairait au contraire sa charité, inspirait sa réforme des méthodes et règles suivies en Afrique du Nord. Il a amené à repentir et à la conversion morale définitive des milliers de pêcheurs musulmans. Il a provoqué chez eux une soif plus grande de Dieu, un retour efficace à l’amour du prochain en leur demandant du travail désintéressé, dont tout ce qui dépassait la satisfaction stricte de leurs plus impérieux besoins était consacré au service, à l’aide des autres fuqara, ou même des croyants tout court. Khalifat, moqqadamin, ont partout répandu ces principes et sont arrivés non seulement à recruter des fuqara, mais à modifier, puis à transformer les tendance de la paresse, à l’égoïsme et au vice qui en sont les conséquences habituelles.

Nous avons personnellement trouvé en Tunisie, en Algérie, au Maroc, passant à l’improviste dans les villes où il y avait un noyau d’Alawiyya, beaucoup de tenue morale, une entraide spontanée et de tous les instants, de l’activité utile. Négociants, artisans, fellahs avaient la réputation, parmi les musulmans étrangers à la confrérie, de gens particulièrement probes et pieux.

Conclusion

L’Alawiyya est donc une branche moderne de l’école Chadhelite et Derqawi, qu’on ne saurait confondre avec les confréries à procédés mécaniques provoquant une sorte d’assoupissement psychique. Il a tenté au retour des exercices spirituels individuels des grandes époques de la mystique musulmane. Il n’a procuré à ses chefs ni richesse, ni grands honneurs officiels ; on n’a aucune impression de faste dans ses maisons. Ceux qui y travaillent, pour contribuer à l’entretien des immeubles et des pauvres, instruire les enfants, le font volontairement et ne sont nullement des sortes de serfs. On voit qu’ils oeuvrent avec joie pour Dieu et pour leurs frères.

La moralisation d’hommes criminels ou vicieux n’est pas un des moindres résultats obtenus. Il est probable que la partie pratique de l’action morale, à laquelle Sidi Ben Aliwa a donné une telle impulsion, continuera. Quant à la formation ou à la direction de contemplatifs supérieurs, comme du temps du Cheikh, c’est une autre question, Ben Aliwa et les siens, en dehors de toute politique, sont bien vus de l’administration des affaires indigènes. On autorise leurs fêtes, leurs ziâra, mais ne rendent-ils pas gracieusement un grand service…..en maintenant discipline, travail, tranquillité parmi des milliers de fuqara ?

Un Cheikh ou moqaddam de haute classe doit non seulement être passé par tous les états et les stations les plus élevés de la voie et ainsi posséder une réelle autorité pour arrêter individuellement tel mouride qui s’égare, mais être susceptible de le conduire par ses directions spirituelles jusqu’au point où il n’a plus besoin que de l’aide divine. Telle est la doctrine traditionnelle.

Cheikh ou Achiyakh, khalifat, moqqadamin actuels sont-ils capables de continuer sans déchoir les enseignements de Sidi Ben Aliwa ? Les renseignements nous manquent pour l’affirmer. L’avenir nous dira si la tarîqa maintient sa valeur primitive ou si elle la perd plus ou moins lentement pour revenir à la médiocrité de doctrine et de résultats de tant d’autres turuq islamiques, confinées dans la prononciation machinale du « dhikr » et des pratiques surérogatoires, impuissantes à illuminer l’esprit, à pousser la volonté à l’action.

 

 

J. H Probst-Biraben professeur à Constantine et Moqadem de la tarîqa Alawiyya dans les années 20-30.
Article paru en 1945 dans la revue « En terre d'Islam ».

 

l'Auteur a également publié:

- Les Templiers et les Arabes, 1929.
- Soufisme et Kabballe, 1927.
- Kabbale et Franc-Maçonnerie, 1931.
- Ibn Gabirol fut-il l'élève des Soufis Espagnols ? -, 1932.
- Tradition unique et rites printaniers dans l'Afrique du Nord, 1933.
- Nietzsche et le symbolisme maçonnique, 1935.
- le Djafr, mathématique sacrée des Soufis, 1928.
- Les échos du Soufisme dans la Divine Comédie, 1928.
- La Géomancie et l'Aalem er-Remel des Arabes, 1929.
- Dante et le Symbolisme Maçonnique, 1929.
- Allusions à l'Alchimie et à l'Astrologie dans la Divine Comédie, 1929.
- Rabelais Esotériste et Initié, 1929.
- Le caractère initiatique du Roman de la Rose, 1930.
- Raymond Lulle et la Tradition Unique, 1930.
- Islam ésotérique et Gnosticisme, 1930.
- Scot Erigène philosophe et Initié, 1931.
- Le Coeur-Intelligent dans le Soufisme, 1931.
- Tolb en Nou Rites traditionnels pour obtenir la pluie, 1932.
- La Divine Comédie, complément du Roman de la Rose, 1932.
- Le Serpent et ses vertus dans l'Afrique du Nord, 1932.
- Léonard de Vinci initié, 1933.
- Une gravure maçonnique au XIXème siècle (1), 1934.
- Passants et voyageurs : bohémiens, juifs et compagnons, 1934.
- Une gravure maçonnique au XIXème siècle (2), 1934.
- Note sur le Compagnonnage, Maître Jacques et Jacques de Molay, 1935
- Symbolisme des arts plastiques de l'Occident et du proche Orient, 1935.
- Une confrérie musulmane moderne: (les Alaouiya, en terre d'Islam), 3e trim, 1945.
- Cheikh si Ahmed Ben Alioua revue indigène, novembre, décembre 1927.

 
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