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Cheikh al-Alawî - un exemple de guide spirituel
Ce qui a été dit sur le Maître - Articles au sujet du Maître
Écrit par Jean-Henri Probst-Biraben   
Samedi, 25 Novembre 1939 15:54

Jusqu’à vers quarante deux ans, commerçant de savants à Mostaganem, il prend rang de guide spirituel de l'Islam, alors qu'il est décédé seulement en 1934. Il fonda une confrérie mystique très fréquentée, branche évoluée de l'école de soufisme Chadiliyya-Darqawiyya, une des plus élevées au niveau de l’initiation spirituelle. Par le soufisme, il connut l'ésotérisme de l'Islam et, par ce dernier, la tendance à la religion parfaite et complète qui sommeille dans le cœur de tout croyant musulman. Les révélations successives se complètent, car toutes sont reliées par l'unité d'inspiration suprahumaine : Les Prophètes, fussent-ils dix mille, dit l'aphorisme soufi courant, ne sont qu'un seul, rayons multiples du même feu.

Sidi Ben Aliwa a entendu tous les reproches subi toutes les critiques. C'est l'histoire de tous les religieux, de tous les mouvements religieux. La médiocrité et la vulgarité les assaillent et les encerclent de toutes parts. A l'Islam fermé et figé dans son exotérisme, le Cheikh a opposé un Islam ouvert, en évolution, sollicitant l'avenir au lieu de gémir sur le passé.

C'est vers 1912 qu'il a commencé sa mission de guide des faqir (pauvres) de la tarîqa, voie mystique les menant vers Dieu, de chef, d'instructeur non différent des Grands Saints du passé islamique : Moi dans ma vallée, toi dans la tienne, dit-on en arabe. La perfection peut être atteinte selon les tempéraments, les races, les climats, par le Yogisme, le Taoïsme, les exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, par ceux des turuqs soufies musulmanes. Les formes varient ; l'Esprit est le même, toujours. Les doctrines de Ben Aliwa ? Unité de Dieu (le monde temporel n'est qu'un ensemble de voiles, barzakh, nous cachant le monde réel : l'Infini...) Univers émané de Dieu ( à l'inverse du Coran créationniste pour la masse des croyants ordinaires, le sirr ( caché ) est réservé à certains disciples (fuqaras) capables de saisir le bathin ( sens occulte ) ; émanatisme s'accordant avec l'impertinentisme ( qui pourrait connaître son ego, connaîtrait Dieu. Qui scrute Dieu avec attention, s'approche de Lui) ; doctrine de l'émmanence n'excluant pas la transcendance ; ichraq ou illumination dont se réclament tous les grands hommes musulmans : Avicenne, Ghazali ou Ibn Thofaîl, mais sans démarcation nette entre l'affectivité et l'intellectualisme, ces compartiments psychologiques artificiels des Universités d'Occident, dont avec le qalb 'aql ( cœur intellectuel ), etc., etc.

Le Cheikh de Mostaganem, mystique moderne, tenta d'orienter par la sublimation spirituelle, une partie de l'Islam vers plus de lumière et de fraternité réelle ( Zohar des Juifs, Ennéades de Plotin, etc. ) : La baraka ( bénédiction du cheikh ), la silsila ( chaîne de transmission des facultés mystiques chez les saints musulmans ), les ijâzas ( licences décernés aux fuqaras réalisés ) ne sont que des jalons, relativement faciles à poser sur la Voie de l'Illumination où l'on doit d'abord arriver à la Réalisation de la Présence .

C'est parce que le Cheikh alla plus loin et plus haut qu'on le traita d'hypnotiseur et de professeur de sciences occultes, l'illumination substantiellement la même, se différenciait pourtant avec chaque mystique. Ben Aliwa utilisait le farq et le djam', concentration et expansion, deux moments du rythme psychologique des soufis, la répétition du zikr sur le chapelet, dans la fameuse klalwa, cellule paisible, demi-obscure, propre aux intuitions et aux visions, aux images visuelles et auditives, voix et lumières ineffables.

En ses zawiyas de Mostaganem, Saint-Eugène, Alger, couvents-hôtelleries gratuits, Ben Aliwa vivait pauvrement, n'exigeant du visiteur qu'un travail, une œuvre utile dans le monastère, à son passage, pour prix de son hospitalité. Il prêchait la fraternité religieuse, était très estimé des prêtres catholiques, éteignit des rekba (vengeances de familles en Kabylie).

Panislamique spirituel, l'alawisme recommande l'accord avec les Européens : De l'Egypte au Maroc, Ben Aliwa a touché cent cinquante mille, peut-être deux cent mille croyants seulement. Mais dans une région où l'Islam est signalé comme particulièrement stagnant, cette évolution, même limitée, constitue un exemple significatif. D'autres, en effet, sur des bases plus puissantes, reprendront quelques jours l'œuvre et, comme le Mystique de Mostaganem, développeront la coopération entre musulmans et chrétiens, la cordialité même entre musulmans et juifs (remplis d'aversion et de méfiance en pays d’Islam). Ben Aliwa admettait une interprétation plus intelligente et plus fraternelle du Coran, désirant une religion en progrès incessant, se débarrassant de ses articles périmés, de ses scories du passé. Et cela, malgré la misère physiologique des masses populaires musulmanes exploitées par les roumis.

Le Cheikh était presque végétarien, ne consentant jamais qu'au sacrifice des animaux les moins conscients. Il étendait sa charité à toutes les créatures. Quelque chose en lui d'un saint François d'Assise. Il a initié des chrétiens (une vingtaine en France et en Algérie), sans les contraindre à adhérer formellement à l'Islam, suivant en ceci l'exemple d'un des plus grands soufis du monde : Khoja Hassan Nizami, pir ou Morchid des Chichtiya de l'Inde, qui compte des disciples brahmanistes.

Constatation universelle : Arrivés à une certaine hauteur spirituelle, les religieux exceptionnels sont au-dessus des religions du vulgaire, et reconnaissent comme Amis de Dieu tous les hommes sincères et de bonne volonté et fraternisent avec eux : Khair-Eddine de Tunis, a initié des chrétiens tunisiens. D'autres soufis ont fait de même, notamment 'Inayat Khan. En somme, Ben Aliwa fut l'éclosion très rare d'un saint musulman à notre époque même, un des derniers grands maîtres soufis : Sa mission fut de tolérance totale, de paix, de charité, d'aimante et dévouée fraternité. Il a tenté de faire revivre l'époque des mystiques islamiques des siècles brillants, mais en se tenant plus près des masses, en se montrant plus familier et plus souple. Il a prêché la conciliation des contraires, dit encore le Dr Probst-Biraben qui l'a connu d'assez près et a rencontré quantité de ses amis et disciples. Il a réussi dans un milieu restreint, ce qui suffit à prouver que la ferveur du vieil Islam n'est pas morte et qu'elle peut s'exercer encore dans des voies plus larges, malgré les déplorables abus et excès d'un colonialisme matérialiste et exaspérant.

L'humble et sublime Cheikh de Mostaganem a entraîné ses disciples hors de l'esclavage de l'argent, du luxe, des honneurs, de l'orgueil et de la haine. Il a prouvé les forces ignorées, les possibilités d'évolution et de progrès d'un Islam que certains jugent mort à jamais en cette pauvre terre musulmane.

 

Texte du Professeur Gabriel Gobron de son livre : Histoire du Caodaisme, visiblement inspiré du Lotus Bleu, Docteur Probst-Biraben, Paris 1939, p. 89-106.

 

 

 
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