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Cheikh al-Alawî - Son Rayonnement Spirituel en Occident
Ce qui a été dit sur le Maître - Articles au sujet du Maître
Écrit par Eric Younes Geoffroy   
Samedi, 25 Mai 2002 15:09

Je commencerai mon allocution par cette belle parole du Cheikh Al Alaoui qui résume tout à fait mon propos : Je suis une âme nue et une âme a besoin d’un corps. Elle a besoin d’une langue, d’oreilles, d’yeux, de mains. Je cherche un corps. Si je trouvais un groupe qui soit mon interprète auprès du monde de l’Europe, on serait étonné de voir que rien ne divise l’Occident de l’islam. Comme l’indique le titre de ma communication, je vais parler essentiellement du rôle spirituel du Cheikh Al Alaoui en Occident. Je n'insisterai pas sur son rôle officiel en France : lors de l’inauguration de la Grande Mosquée de Paris en 1926, le Cheikh Al Alaoui a prononcé la khutba et il a dirigé la prière, ce qu’était hautement symbolique.

 

 

En préambule, il faut évoquer l’intérêt précoce du Cheikh Al Alaoui pour l’Occident, qui provenait de sa formidable ouverture intellectuelle aux autres civilisations, aux autres religions, aux autres philosophies. Cette ouverture caractérise les « rénovateurs » (mujaddid), mais nous y reviendrons après. À cet égard, le cheikh était comparable aux premiers musulmans qui lors des conquêtes (futûhât) ont assimilé la pensée grecque, la pensée hindoue, etc.. Il était dans la lignée des salaf sâlih, mais en tant que mujaddid, il a renouvelé sa vision du monde qui l’entourait : autant il critiquait le matérialisme aveugle qui sévissait déjà en Occident, autant il suivait les développements de la science moderne d’une manière comparable aux réformistes contemporains (Muhammad ‘Abduh, Rachid, Rida...). Je ne vois pas en cela de différence entre les grands maîtres soufis et les grands réformistes.

 

Le cheikh était également ouvert aux autres philosophies, comme celle de Bergson qui repose sur l’intuition et l'inspiration. Ces notions appartiennent de plein pied à la terminologie soufie : le kashf, ou dévoilement intuitif, l'ilhâm, ou inspiration. Il n'est donc pas étonnant que le Cheikh Al Alaoui ait été en prise avec cette philosophie. Il nourrissait par ailleurs une curiosité avide pour toutes les religions, étant donné qu’il possédait une vision universaliste que donne le Coran bien lu, bien compris. L’expression coranique al-dîn al-qayyim exprime clairement cette idée de « Religion primordiale », ou « immuable », la religion d’Adam dont les différentes religions historiques sont des rameaux.

 

Le Cheikh Al Alaoui connaissait très bien la tradition chrétienne; il en goûtait en particulier l’évangile de Saint Jean et les épîtres pauliniennes. On sait même qu’il est allé plus loin en cherchant une entente entre musulmans et chrétiens d’une manière si audacieuse qu'on le lui a reproché. Il n’y avait pourtant de sa part aucun syncrétisme. Au contraire, il demandait aux chrétiens d'abandonner le dogme de la Trinité, et condamnait les actions de missionnaires trop entreprenants. Il faut bien souligner ce fait, car certains réformistes le considéraient comme trop ouvert aux courants de pensée, et trop perméable à l’esprit occidental. Ce n’est pas aussi simple que cela. On verra quel sens ésotérique avait cet intérêt pour le christianisme. Quoi qu’il en soit, il est sûr qu’il a pressenti rapidement son rôle dans la diffusion d’un islam spirituel en Occident.

 

La première manifestation de cet intérêt, c’est l’implantation de la tarîqa ‘Alawiyya en Europe. Le terme tarîqa signifie la « voie spirituelle » ou « initiatique »; ce n'est que par la suite que le terme désignera un ordre soufi.

 

L’implantation de la voie initiatique du cheikh en Europe s’est concrétisée par la fondation de zâwiya, lesquelles sont vite devenues nombreuses. Les fuqarâ' qui, dès les années 1920, se sont installés en Europe étaient des précurseurs. Cela provenait du caractère rénovateur de l'enseignement du Cheikh El Alaoui. Les fuqarâ' se sont vite adaptés à l'Europe grâce à cet enseignement universaliste. Deux zâwiya ouvrirent à Paris, puis à Marseille.

 

Nous possédons des témoignages de Louis Massignon et de René Guenon sur les zâwiya de Paris, mais ce dernier ne les a pas fréquentées directement. Elles étaient à l'origine « réservées aux Arabes et aux Kabyles ». Les disciples oeuvrèrent à opérer une première structuration de la communauté musulmane émigrée en France. Ils eurent à cet égard un rôle de pionniers. Massignon dit qu’ils s’intéressaient aux ouvriers locaux, en particulier, pour élever leur niveau intellectuel et spirituel. Des zâwiya furent également installées en Hollande, et surtout en Angleterre où on compte quatorze zâwiya dans les années trente. Ces zâwiya ont été fondées surtout par des marins yéménites et somaliens. Il existe des documents et des archives dans la zâwiya mère à Mostaganem.

 

Le rayonnement du Cheikh Al Alaoui était tel qu’il a touché beaucoup d’Européens. Qu’ils soient des orientalistes ou des convertis à l'islam ou encore de simples visiteurs, tous soulignent le magnétisme personnel qui émanait du Cheikh. En ce qui concerne les témoignages d’orientalistes, je me limiterai à deux d’entre eux. Arberry, par exemple, reconnaissait que la sainteté du Cheikh « rappelait l’âge d’or des mystiques médiévaux ». Et pourtant il écrivait dans ce même livre qui s’intitule Le soufisme qu’il n’y avait plus de mystiques valables après Junayd ou Ibn ‘Arabî. Il prétendait que la mystique était en déclin après le treizième siècle, et le voilà qui affirme qu’il existe un saint contemporain digne des grands maîtres médiévaux. De même, Martin Lings, dans son livre « Qu’est ce que le soufisme ? », a comparé le Cheikh Al Alaoui au célèbre Junayd de Bagdad, surnommé sayyid al-tâ'ifa, le « maître de l’ordre des soufis ».

 

Il y a aussi Augustin Berque, père de l’orientaliste français bien connu Jacques Berque mort en 1995. A. Berque a côtoyé le Cheikh Al Alaoui de 1921 jusqu'à la mort de celui-ci en 1934. Il était fasciné par le personnage, et a même écrit un long article sur lui. Il y loue la complétude du Cheikh. Il voyait en lui à la fois un saint traditionnel et un homme moderne, visionnaire .

 

Il faut souligner que des livres scientifiques récents sur le soufisme font encore état du charisme qui émanait du Cheikh. Près de soixante-dix ans après la mort de celui-ci, on peut prendre la mesure de son impact en Occident, lequel continue de se propager comme une onde jusqu’à nos jours.

 

Venons-en maintenant au rayonnement du Cheikh El Alaoui sur les convertis à l'islam. Ce mot « converti » n'est pas très adéquat car la personne qui vient du judaïsme, du christianisme ou d’autres religions ne fait que prolonger son chemin en islam. Elle parachève mais ne renie rien. La grande majorité de ces Européens touchés par le Cheikh Al Alaoui, étaient très nettement des artistes et des intellectuels. Ils ne sont pas tous connus mais l’un d’eux, Mr. J. H Probst-Biraben, qui était professeur à Constantine et fut muqaddem de la tarîqa ‘Alawiyya dans les années 20-30, évoque « des orientalistes et des voyageurs » devenus fuqarâ' ‘alaouites .

 

J’évoquerai d'abord les convertis français établis en Afrique du Nord, tel Eugène Taillard qui était interprète assermenté au tribunal de Tunis. Le plus connu est évidemment Gustave Henri Jossot, ‘Abd al-Karîm en islam, mort en 1951. Artiste peintre et écrivain, il était lui aussi un précurseur assez audacieux. L’islam de Jossot est présenté par A. Berque comme « une réaction de l’âme contre la civilisation mécaniste » . Il disait aussi que cet islam soufi était le fait d'Européens désireux d’une régénérescence métaphysique. Ces êtres-là ne trouvaient plus dans un certain sentimentalisme catholique, je le dis en présence de frères chrétiens, une nourriture vraiment spirituelle. Il faut aussi ajouter que le christianisme, qui se présente comme un message d’amour et de charité, s’accommodait bien du colonialisme. Le recteur actuel de la Mosquée de Paris, Dalîl Boubakeur, écrivait récemment que « nombre de conversions à l’islam ont été enregistrées à l’appel du soufisme ou commencées dans la grande zâwiya de Mostaganem » . Ce processus a commencé du vivant du Cheikh Al Alaoui, mais il s’est poursuivi après.

 

C’est surtout l’attrait qu’a exercé le Cheikh Al Alaoui sur les "chercheurs de vérité" établis en Europe qu'il convient de souligner. Le relais essentiel, sur ce point, est vraiment René Guénon. Il est une figure incontournable, que certains d’entre vous connaissent. Il fut d'abord franc-maçon, côtoya à Paris différents milieux ésotéristes, puis entra en islam en 1912, sous le nom de ‘Abd al-Wâhid Yahya. Initié dans la tarîqa Shâdhiliyya, il a écrit sur la métaphysique et les différentes doctrines spirituelles qui, pour lui, ont toutes un fond commun. Il s’est établi en 1930 au Caire, où il a continué à écrire et surtout à correspondre. Il avait un rôle de maître à penser, non de maître spirituel. Il conseillait par correspondance beaucoup d’Européens qui cherchaient une voie. Guénon, qui mourut en 1951 au Caire, n’a pas fréquenté, semble-t-il, de zâwiya ‘Alawiyya à Paris, bien qu’il en parle dans ses écrits. Il a vécu à Sétif comme enseignant vers 1915, mais a découvert apparemment la dimension du Cheikh Al Alaoui au Caire. Là, il a eu un maître shâdhilî tout à fait authentifié, le cheikh ‘Illîsh.

 

Les Européens qui étaient convertis ou en passe de l’être, étaient en quête d'un islam ésotérique plutôt qu’exotérique. Ils avaient besoin d'une source initiatique vivante et accessible. Guénon a donc envoyé nombre d’Européens à Mostaganem, car cette source était providentielle. D’une part, l’Algérie n’était pas loin de la France et elle était française à cette époque. Mais dès le début, on s'aperçoit que Guénon avait peur que la tarîqa ‘Alawiyya ne s’ouvre aux Européens, ce qui pouvait à ses yeux être « une cause de déviation ». Il y a là de sa part une certaine contradiction, puisque lui-même est entré en islam et qu’à partir du Caire il envoyait des Européens à Mostaganem. J’ai à ce propos une anecdote personnelle : les grands-parents de mon épouse ont correspondu avec Guénon au cours des années 1920. Celui-ci leur disait de ne pas quitter la tradition chrétienne catholique, et d'attendre. Guénon pensait qu’une régénérescence de l’Eglise pouvait peut-être survenir. Ils ont attendu pendant plusieurs années, eux et d’autres Européens. En 1932, il leur a dit que cette régénérescence n'était plus envisageable. A cette époque il y avait peu de musulmans européens; il fallait créer un cadre tout à fait nouveau.

 

Avec Frithjof Schuon (m. 1998), l'influence initiatique du Cheikh Al Alaoui en Occident prend un tournant particulier et une ampleur incontestable. Artiste suisse allemand, Schuon entre en islam à Paris. Il adopte aussitôt, comme d'autres convertis à cette époque, l'habit islamique traditionnel, par esthétisme spirituel et également parce que c'est pour lui source de baraka. Il cherche alors un maître spirituel. En novembre 1932, il rencontre un faqîr yéménite à Marseille qui lui conseille d'aller voir le Cheikh, dont il a déjà entendu parler. Arrivé à la zâwiya, il reçoit d'ailleurs une lettre de Guénon lui recommandant de se rendre à Mostaganem ! Le Cheikh Al Alaoui était déjà très malade : il ne reçoit Schuon que deux fois. Schuon prend alors le rattachement. Mais il ne sera nommé muqaddem que par le cheikh Hajj ‘Adda Bentounès, pour l'Europe. Par sa sensibilité guénonienne, il dispense l'enseignement ‘alawî à Lausanne, où il attire beaucoup d'intellectuels européens, écrivains, traducteurs, universitaires... En 1987, il s'établit aux Etats-Unis. Schuon est un auteur prolifique, à l'écriture forte. Il a donné une version occidentale de la Tradition universelle dans son ouvrage De l'unité transcendante des religions, et a exercé une forte empreinte sur certains milieux chrétiens.

 

Voici quelques disciples ou ex-disciples importants de Schuon :

Titus Burckhardt (m. 1984) est surtout connu pour ses travaux sur l'art et l'architecture islamiques; il a été un des maîtres d'oeuvre de la rénovation de la vieille ville de Fès.

 

Michel Vâlsan (m. 1974) était à l'origine un diplomate roumain établi à Paris. Il a été l'initiateur des études akbariennes (études portant sur Ibn ‘Arabî - le Shaykh al-Akbar) en Occident, lesquelles connaissent encore une prodigieuse expansion. Vâlsan fut le directeur des Etudes Traditionnelles de 1961 à 1974, et le maître d’une branche indépendante à Paris.

 

Martin Lings est un Anglais qui a maintenant dépassé les quatre-vingt dix ans. Ancien conservateur des manuscrits arabes à Londres, il fut un proche de Guénon au Caire. Son ouvrage Un saint musulman du XXe siècle a beaucoup contribué à faire connaître le Cheilh Al Alaoui en Occident. Lings est actuellement un des deux successeurs (khulafâ') de Schuon; l'autre est:
Sayid Hussain Nasr Iranien d'origine, a émigré aux États-Unis suite à la Révolution iranienne. Universitaire et auteur "traditionnaliste" reconnu, il est un des représentants majeurs de l'islam en Amérique.

 

Du vivant du cheikh Hajj ‘Adda, Schuon a pris son indépendance de manière tranchée, ce que lui reprocheront même certains disciples. Il fonde alors sa propre voie, prétendant être le seul héritier du « secret » (sirr) du Cheikh Al Alaoui alors que, comme cela a été souligné, le Cheikh avait assez d'envergure spirituelle et initiatique pour investir plus d'un soufi. Les « rénovateurs » (mujaddid) de l'islam exercent leur fonction à tous les niveaux, dans tous les aspects de la vie. Or la plupart des Européens convertis, refusant la modernité de l'Occident, n'ont voulu voir chez le Cheikh qu'un saint médiéval : « On peut comparer la rencontre d'un de ces messagers à celle d'un saint du Moyen-ge ou d'un patriarche sémitique, écrivait Schuon. Comment oublier cette apparition d'un anachronisme émouvant : ce vieillard fin et grave qui semblait être sorti de l'Ancien Testament ou du Coran ? [...] Il exhalait de lui quelque chose de l'ambiance archaïque et pure des temps de Sidna Ibrahim El-Khalîl (Abraham) ».

 

On peut comprendre cette aspiration à toucher la Tradition primordiale, dans un Occident qui a vécu l'industrialisation, la guerre de 14-18, le « désenchantement du monde », la perte des valeurs... Mais, de ce fait, ces Européens ont gommé l'aspect moderniste du Cheikh, souligné par A. Berque[1], son souci d'ancrage dans la société, d'être en harmonie avec son temps, souci qui, au demeurant, caractérise tout maître soufi authentique.

 

Branches arabes de la ‘Alawiyya

L'influence initiatique et doctrinale du Cheikh touche encore aujourd'hui nombre d'Occidentaux convertis par l'intermédiaire de branches de la ‘Alawiyya disséminées dans le monde arabe. Parmi ces branches, on peut citer la Madaniyya tunisienne du Cheikh Mohammed al-Madani, elle-même ramifiée, ou encore la voie du Cheikh al-Hâshemi à Damas, qui a donné naissance à différents groupes contemporains. Plusieurs intellectuels ou universitaires européens sont affiliés à ces voies, qui ont parfois des représentants de souche européenne. Le Dîwân du Cheikh y reste toujours très célébré .

 

En définitive, la raison fondamentale de l'influence du Cheikh en Occident tient à sa fonction christique. Tous les Occidentaux de culture chrétienne qui ont approché le Cheikh ont été frappés par la ressemblance de son visage, de son attitude générale, avec ce qu'on se représente traditionnellement du Christ. On connaît le témoignage du Docteur Carret . ‘Abd al-Karîm Jossot, quant à lui, écrivait que « le Cheikh a une belle tête de Christ douloureux et tendre ».

 

Ces diverses allusions ont conduit M. Vâlsan à consacrer un article à la fonction christique du Cheikh . L'auteur y évoque la station spirituelle (maqâm) christique du Cheikh, et le sens que celle-ci revêtait : « La tarîqa à laquelle il appartenait, à part un rôle normal dans son cadre islamique [...] ayant aussi à constituer la présence effective du tasawwuf, comme voie initiatique, aux confins du monde occidental et même à l'intérieur de la zone d'influence européenne sur le monde musulman, devait s'exprimer à travers des modalités appropriées à un contact effectif et efficace avec la sensibilité intellectuelle de l'Occident » . M. Chodkiewicz, pour sa part, fait ce commentaire : « L'attraction très forte que le shaykh al-‘Alawî exerça sur certains Européens qui devinrent ses disciples et le rôle que sa tarîqa a joué dans l'introduction du tasawwuf en France et dans d'autres pays occidentaux confirment l'adéquation entre le type de walâya qu'il incarnait et la nature du milieu dans lequel il était appelé à représenter le tasawwuf ».

 

On comprend mieux dès lors l'intérêt que portait le Cheikh à la tradition chrétienne. Il faut ici apporter une précision doctrinale : selon le soufisme, les saints musulmans héritent des prophètes antérieurs à Muhammad par l'intermédiaire de la fonction globalisante, synthétisante (jam‘iyya) du Prophète, lequel récapitule tous les types prophétiques antérieurs. Tel saint sera, à un moment de sa vie ou plus durablement, "noétique", "abrahamique", "moïsiaque", ou "christique". Il peut également passer d'un héritage à un autre. Cet héritage agit comme un « patrimoine génétique » qui « marque de caractères précis et repérables le comportement, les vertus caractéristiques et les charismes du walî ("saint") ».

 

Le soufisme a ainsi connu des saints moïsiaques qui, à l'instar du prophète Moïse descendant du Mont Sinaï, se voilaient le visage afin que la lumière intense qui en émanait n'aveugle ou ne tue pas leurs interlocuteurs. D'autres saints, "christiques" cette fois, auraient eu la faculté de ressusciter les morts, comme le fit Jésus. La doctrine de l'héritage prophétique (wirâtha) affleure chez les premiers auteurs soufis, mais elle trouve sa formulation chez Ibn ‘Arabî.

 

La dimension christique est restée présente, il faut le noter, chez les successeurs du Cheikh Al Alaoui à Mostaganem. Pensons au beau texte Jésus, âme de Dieu du cheikh Hajj ‘Adda, à la présence du cheikh Khaled en Europe et à son rôle pionnier dans le dialogue islamo-chrétien... Chez Schuon également, les traits christiques sont prononcés : il avait pour nom « cheikh ‘Îsâ (Jésus en islam) » et avait baptisé sa voie la Maryamiyya, du nom de Maryam, la Vierge Marie.

 

Par l'effet de sa seule baraka (influx spirituel), le Cheikh Al Alaoui a largement contribué à l'ouverture de l'Occident à l'islam; il a préparé l'éclosion en Europe d'un islam de connaissance, de sagesse et d'amour. La plupart des conversions en islam qu'enregistre l'Occident depuis maintenant des décennies ne sont pas dues à la diligence des wahhabites, malgré les pétrodollars dont ils inondent la planète, mais, pour l'essentiel, à la spiritualité universelle que véhicule le soufisme

 

Eric Younes Geoffroy
Maître de conférence à l’université de Strasbourg.

 

Notes de l'Administration du site :

[1] Augustin Berque (1884-1946) était un ancien directeur des Affaires Musulmanes au Gouvernement Général d'Alger, administrateur hors pair, remarquable observateur du social, du religieux et du politique, il fut sans conteste l'un des meilleurs analystes de l'Algérie coloniale. Sa lecture est irremplaçable à qui veut connaître la période clé de l'entre-deux-guerres. Elle livre les éléments indispensables à la reconstitution de la politique française en Algérie et à la saisie d'une société indigène en pleine mutation.