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Cheikh Ben Ridouane - Le soufisme (Fenn at-Tasaswwouf) - La prière du Dikr
Explications
Écrit par Cheikh Abdel-Hadî Ben-Ridouane   
Lundi, 22 Septembre 2014 01:30
Index de l'article
Cheikh Ben Ridouane - Le soufisme (Fenn at-Tasaswwouf)
Le Soufisme : définition et origine
La Loi (charî’a), la voie (tarîqa) et la réalité (haqîqa)
Le Soufisme selon Ibn Khaldoun
Position d’impéritie face aux Soufis modernes
Le Soufi n’est pas infaillible
La discipline Soufie selon ses adeptes
La continence ou pauvreté ascétique (El-Zuhd)
La certitude et ses trois catégories (al-Yaqîn)
La prière du Dikr
Le précepteur instruit, le Maître éducateur
L’aspirant [sincère] & la reconnaissance des bienfaits de Dieu
Les cinq présences de la divinité
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La prière du Dikr

Chez les mystiques, on trouve la prière du Dikr, sorte de litanies qui amènent continuellement, dans le cœur et sur les lèvres, le nom de celui qu’on implore. Par cet acte d’adoration, le cœur s’emplit du nom de Dieu, l’âme retrouve le calme en la présence du Maître ; les lumières émergent du milieu de l’ombre, à la vue du Dominateur ; les désirs sont comblés par la vertu mystérieuse et ineffable attachée à cette oraison.

La prière du Dikr est le pivot du Soufisme. Personne n’arrive à Dieu s’il ne persévère dans l’invocation de son nom. Avoir sans cesse à la bouche le nom de Dieu est, du reste, de précepte divin : « Ô vous qui croyez, invoquez Dieu souvent. » (Coran, al-Ahzâb - 41) — « Ô fils d’Adam, quand tu récites mon nom, tu me loues ; quand tu ne le prononces pas, tu es impie à mon égard. »  (Hadith Qodoussî.)

« Quiconque veut connaître son rang auprès de Dieu, n’a qu’à voir le rang que Dieu occupe en lui. Dieu donnera à son serviteur la place qu’il aura lui-même occupée en lui. » (Hadith.)

Articuler Dieu vaut mieux qu’y simplement songer. Prononcer des lèvres le nom de Dieu, c’est l’affirmer, ce que ne fait pas la pensée.

Comme effet salutaire de la prière du Dikr : Dieu mentionnera ceux qui l’auront mentionné. « Mentionnez-Moi et Je vous mentionnerai. » (Coran, al-Baqarah - 152).

Le Dikr est un don spécial fait par Dieu aux Musulmans. Aucun peuple, avant eux, dit la Tradition, ne l’avait connu. Un des caractères particuliers de cette oraison, c’est qu’elle n’est limitée à aucun temps ; elle est, au contraire, conseillée en tout moment, soit de bouche, soit de cœur. « Ceux qui mentionnent Dieu debout, assis ou couchés... » (Coran, Âalî ‘Imrân - 191).

D’après la Tradition, la meilleure prière du Dikr est celle-ci : Il n’y a de divinité que Dieu. Selon le sentiment général des théologiens, Il vaut mieux faire cette prière en secret qu’en public. Dieu n’a-t-il pas dit : « Mentionne Dieu en toi-même, avec humilité et crainte. » (Coran, al-A’râf - 205)

Il y a trois espèces de Dikr : 1° le Dikr vocal, sans la participation du cœur, [c’est le Dikr des communs]. Il est vulgaire, son fruit est le châtiment [car il reste un Dikr infructueux]. 2° Le Dikr d’adoration, venant du fond du cœur. Il appartient aux protégés de Dieu. Son fruit est une récompense magnifique. 3° Le Dikr fait avec le concours de tous les organes. Il est spécial à ceux que Dieu choisit parmi ses privilégiés. Le fruit n’en est connu que de Dieu. Le Dikr de cœur, a dit El-Hammâd El-Mâlekî, vaut soixante-dix fois plus que le Dikr de bouche.

Donc, le Dikr vocal est de peu de profit, et très souvent ne sauve pas du malheur éternel. Pour un esprit réfléchi, ce Dikr, fait sans la présence du cœur, est inutile et ne favorise certainement pas l’approche de Dieu.

Il est constant que s’il y avait un choix à faire, il serait mieux de s’arrêter au Dikr de cœur, conformément à ces paroles divines : « Dis : ce qui est auprès de Dieu est préférable au jeu et au négoce. » (Coran, al-Jumu’a - 11).

Le Dikr à la fois mental et vocal vaut plus que le Dikr seulement cordial, pourvu qu’il n’ait pas lieu pour être entendu et par respect humain. (L’imam En-Nawawî).

La prière du Dikr est de deux sortes. L’une, d’un fini parfait et d’une beauté suprême, consiste dans la contemplation de la grandeur de Dieu, de sa force, de sa puissance, et de ses signes sur la terre et dans le ciel. (Qâdhî Ayâdh.).

Quatre classes de dévots ont recours au Dikr, dit l’auteur de la Rissâlah citant l’opinion du grand mystique de l’école : le mourîd ou l’aspirant, l’’aref ou le spirituel, le mouwahhid ou l’unitaire, et le mouhhib ou l’amant.

Le Dikr du mourid est : Il n’y a de divinité que Dieu, formule caractérisée par une négation et une affirmation, c’est-à-dire par la négation de toute divinité autre que Dieu.

Le Dikr de l’’aref est limité au seul mot Allah (Dieu), qui exprime la domination des qualités divines sur les mondes intellectuels.

Quant au Dikr du mouwahhid, Il est tout entier renfermé dans le pronom Houwwa (Lui, Dieu), qui exprime l’absorption de la vision extérieure par la vision intérieure.

Le Dikr du mouhhib est la mort [ou l’extinction] en Dieu, c’est-à-dire que l’homme oublie son nom, sa physionomie propre et sa qualité humaine.

Le passionné ou ‘achiq n’a pas de Dikr, parce qu’il s’est éloigné vers des sphères où ce genre d’oraison n’est plus utile.

Quiconque s’approprie [sans autorisation] le Dikr d’un Soufi plus élevé en grade, ne pourra gravir les échelons de la perfection, priât-il mille ans.

Celui qui abandonne son Dikr pour prendre celui d’un Soufi d’un rang inférieur, subira l’humiliation du voile, c’est-à-dire qu’entre lui et les secrets divins Il y aura toujours un écran épais.

On doit persister dans son Dikr, et ne pas le quitter pour un autre plus parfait, avant d’avoir obtenu la tendre familiarité de celui qu’on invoque.

Les sommités soufies considèrent la simple articulation du pronom Houwwa (Lui) comme formant, à elle seule, un Dikr aussi méritoire que le mot Allah (Dieu). C’est aussi l’opinion de nos docteurs séculiers le plus en renom. Certains, cependant, sont d’avis que le pronom Houwwa, ne renfermant pas une proposition complète, ne saurait passer pour un Dikr valable. L’esprit est plutôt porté pour la première que pour la seconde appréciation.

Mentionner le nom de Dieu avec sincérité et bonne foi, c’est devenir l’hôte du Roi, de la Vérité, conformément à ces paroles divines, conservées par la sainte Tradition (Hadith) : « Je demeure l’hôte de quiconque m’invoque. »

Le principe de la prière du Dikr est la pureté ; sa conséquence est la satisfaction ; sa condition, la présence avec Dieu ; son tapis, les bonnes œuvres ; sa vertu, les faveurs de Dieu, en rapport avec celui des attributs divins qui a servi de base à l’oraison.

Les Soufis recommandent de réciter cette prière avec une grande énergie, pour que les effets s’en fassent sentir dans l’intérieur, pénètrent dans les veines, les artères. Le Dikr consume de son feu les ténèbres de l’existence matérielle, en détruit la compacité et l’impureté, car il est en partie fait de feu et de lumière. Sa lumière apporte le calme dans le cœur, et le nom seul de Dieu, répété, y amène la confiance. Son feu brûle les ténèbres de l’existence, en dissipe la grossièreté originelle et la sécheresse constitutive.

Par le Dikr, le cœur de l’homme s’élève au-dessus de la terre du monde invisible, et entre dans le ciel du divin Maître.

Il est dit dans la Tradition (Hadith) : « Chaque chose a son brillant. Le Dikr est le lustre des cœurs. »

Le Dikr a ses règles et ses dispositions d’ordre, décrites dans les livres spéciaux. Tout homme qui s’y conforme voit ses désirs s’accomplir, et obtient auprès de son Maître une place de confiance.

Dieu a créé soixante-dix mille voiles de lumières et de ténèbres, rideaux impénétrables qui entourent la Ka’ba du temple des mystères. Le Prophète a dit : « La divinité est enveloppée de soixante-dix mille voiles de lumières et de ténèbres. »

Sur ces soixante-dix mille voiles, dix mille sont ténébreux et cachés dans la substance éthérée des prototypes. Leur lumière est trouble. A peine le dévot s’est-il tout entier adonné au Dikr, à peine les feux ardents de cette prière se sont-ils allumés dans son cœur, qu’il aperçoit ces ténèbres disposées en couches, l’une au dessus de l’autre. L’être réel, dès qu’il s’est défait, par la prière, de toute cause d’altération, acquiert la pureté et la limpidité de la nuée blanche.

Il y a dix mille voiles cachés dans la substance subtile de l’âme. Leur couleur est bleue. C’est par ces lumières que l’âme s’épand sur l’être et qu’elle en favorise le développement moral et intellectuel. Lorsque plus rien ne ternit l’éclat de l’existence, elles y répandent le bien ; sinon, elles y versent le mal.

Dix mille voiles sont déposés dans la substance éthérée du cœur. Leur couleur est rouge comme celle du feu pur.

Dix mille autres sont clans la substance subtile des mystères, dix mille dans la substance spirituelle, dix mille dans la substance cachée, dix mille dans la substance vraie de laquelle naissent les substances précitées. La couleur de la substance vraie est verte ; elle plaît aux yeux et transporte les cœurs d’allégresse. C’est la couleur de la vie du cœur.

Derrière ces voiles, paraissent les lumières des sept substances éthérées. Les génies se trouvent dans la substance des prototypes ; le Paradis, dans la substance de l’âme ; les anges, clans la substance des mystères ; les saints, dans la substance spirituelle ; les prophètes, dans la substance cachée ; notre prophète Mohammed, dans la substance vraie. Enfin apparaît la lumière des lumières, qui absorbe toutes les lumières.

Cette dernière station est le terme final de la vie spirituelle ; elle est le sanctuaire des révélations intuitives, le foyer des réalités. Pendant sa marche vers la présence de Dieu, le dévot, s’il est possédé du Dikr et se complaît dans la retraite, reçoit d’en haut des lumières nombreuses et des rayons. Mais ni les ni les éclairs, ni les clartés, ni les lumières aux mille couleurs n’arrêtent ses yeux : il sait que la lumière vraie est trop pure pour avoir de la couleur, prendre forme, occuper un lieu quelconque, et que les représentations conçues par l’imagination sont changeantes et éphémères.

Il n’est plus besoin de Dikr, dit Sidi Mohy Ed-Dîne Ibn El-‘Arabî, pour qui a obtenu la vision. Une fois admis devant le Souverain, Il ne serait pas séant de répéter son nom, à moins de folie. Une pareille inconvenance deviendrait crime et péché. C’est à cela que font songer ces deux vers :
Prononcer le nom de Dieu aggrave le crime, met à nu les défauts et les vices.
Taire le nom de Dieu est préférable à tout. Du reste, le soleil de l’essence divine ne disparaît pas pour qu’il soit utile de l’appeler.


L’oraison spéciale ou Dikr est de deux sortes :
1° Le Dikr d’imitation, propre à la multitude et enseigné, soit par la famille, soit par un éducateur séculier. Il est très utile pour se défendre contre les ennemis, mais n’a pas la force de protection nécessaire pour conduire à la station de l’union ou de proximité avec Dieu.
2° Le Dikr d’initiation, révélé à l’adepte par enseignement ou instruction d’un précepteur spirituel autorisé. Celui-ci a lui-même été initié, par son prédécesseur, à l’oraison spéciale, laquelle remonte jusqu’au Prophète, par une suite non interrompue de saints personnages. Cette prière agit dans l’intérieur du dévot préparé, qui a cultivé son cœur par l’instruction, l’a nourri, l’a formé de bonnes œuvres, l’a arrosé avec l’eau de la volonté, de la sincérité, de la pureté.

Pour recevoir le Dikr d’initiation, l’agrégé au Soufisme doit, avec l’autorisation de son cheikh ou chef spirituel, jeûner durant trois jours, faire pendant ce temps de continuelles ablutions, réciter sans cesse le Dikr, manger peu, dormir peu, fréquenter peu les hommes. Puis, sur l’invitation du précepteur, faire des lotions avec l’idée de se purifier pour sortir de la nonchalance et entrer dans une observation attentive à l’égard de Dieu, dire pendant le lavage : Mon Dieu, par ta grâce, je purifie le corps que touchent mes mains ; à ton tour, purifie mon cœur que mène ta main puissante : toi seul peux le manier dans l’eau de ta science.

Quand l’aspirant a terminé ses lotions, il se rend auprès du précepteur et s’assoit devant lui. Celui-ci le prend et le façonne selon les données qu’il a acquises sur son caractère. L’adepte, à genoux, dans un profond recueillement, met son cœur en communication avec le cœur du précepteur, épiant le fluide sympathique qui doit s’en dégager. Le cheikh initiateur met fin à cette épreuve en disant, une première fois, avec prolongation de la voix pendant toute une expiration : « Il n’y a de divinité que Dieu. »

Il met tout son cœur dans ces paroles, comme pour arriver à en comprendre le sens sublime. La première partie de cette formule, Il n’y a de divinité, fait évanouir toutes les pensées étrangères ; et la seconde partie, que Dieu, affirme la présence divine. La formule tout entière signifie qu’on ne doit désirer, rechercher, aimer, adorer que Dieu. L’adepte répète à haute voix ces termes sacramentels, en y concentrant toute son âme, en portant tout son cœur sur la négation et l’affirmation de la phrase.

Le cheikh prononce une deuxième fois la même formule, et l’adepte la redit après lui. Il en est de même une troisième fois. Le précepteur lève ensuite les mains et appelle sur l’initié les faveurs divines : Mon Dieu, prends et reçois de lui les vœux et les prières ; ouvre lui les portes de tous les biens que tu as répandus sur tes prophètes et tes favoris. Il peut même lire le verset du Coran qui commence par ces mots : « Soyez fidèles aux pacte donné à Dieu... » (Coran, al-Nahl – 91). Ces détails ont été puisés dans les ouvrages des Soufis. L’origine de l’initiation au Dikr serait une tradition (Hadith) communiquée par Ali et rapportée par les six recueils authentiques, ainsi que par d’autres livres moins réputés. Quant aux particularités de l’initiation, Dieu connaît mieux que personne l’autorité sur laquelle les Soufis les appuient. Ainsi s’exprime le Faydh El-Ouârid.



 
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