Accueil Soufisme/Tasawwuf Explications Cheikh Ben Ridouane - Le soufisme (Fenn at-Tasaswwouf) - Position d’impéritie face aux Soufis modernes
Cheikh Ben Ridouane - Le soufisme (Fenn at-Tasaswwouf) - Position d’impéritie face aux Soufis modernes
Explications
Écrit par Cheikh Abdel-Hadî Ben-Ridouane   
Lundi, 22 Septembre 2014 01:30
Index de l'article
Cheikh Ben Ridouane - Le soufisme (Fenn at-Tasaswwouf)
Le Soufisme : définition et origine
La Loi (charî’a), la voie (tarîqa) et la réalité (haqîqa)
Le Soufisme selon Ibn Khaldoun
Position d’impéritie face aux Soufis modernes
Le Soufi n’est pas infaillible
La discipline Soufie selon ses adeptes
La continence ou pauvreté ascétique (El-Zuhd)
La certitude et ses trois catégories (al-Yaqîn)
La prière du Dikr
Le précepteur instruit, le Maître éducateur
L’aspirant [sincère] & la reconnaissance des bienfaits de Dieu
Les cinq présences de la divinité
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Position d’impéritie face aux Soufis modernes

On trouve au fond de ces dernières appréciations comme un blâme jeté sur les professeurs du Soufisme, et comme de l’effarement à la vue de l’accord unanime à faire descendre de l’imam Ali l’autorité initiale de leurs doctrines. Et cependant, pour un observateur consciencieux, les œuvres de cette société ne démentiraient pas cette auguste origine.

En effet, le Prophète dispensait les sciences et montraient les voies comme il l’entendait. Ce fait est attesté par les traditions de Hodaïfa et d’Abou Horaïra, qui avaient reçu de l’apôtre de Dieu, celui-ci deux sacs de sciences, celui-là la connaissance du passé et de l’avenir jusqu’à l’heure dernière. Nous nous bornons à ces deux témoignages.

Beaucoup de jurisconsultes se sont laissés aller à réfuter ces bases du Soufisme moderne et certaines maximes qui lui sont spéciales ; ils ont confondu dans une même réprobation les particularités qui ont accompagné l’existence de cette école gnostique. Les matières attaquées par eux se divisent en plusieurs parties, formant quatre groupes principaux :
- 1° La mortification [ou efforts spirituels] (mujâhadât) ; les sensations produites par le degré des goûts ; les révélations amenées par l’examen de conscience, etc. ;
- 2° Le dégagement des voiles (kachf) ; la perception de la réalité du monde intelligible, tels que les attributs divins, les anges, les réalités .de tout être invisible et visible ;
- 3° Les changements du cours ordinaire des choses de l’univers au moyen de prodiges opérés par les hommes pieux ;
- 4° Les termes, en apparence sujets à interprétations hétérodoxes, employés par la plupart des recteurs de la société Soufie et appelés danses [expressions hasardées] dans leur langage de convention.

Il n’est au pouvoir de personne de contester le rôle théorique des mortifications, et de rejeter les révélations ineffables dont le degré des goûts ou du discernement esthétique est le seuil. De là les découvertes dans le ciel inconnu sont certaines. Le mystique parvenu à ce sommet de la perfection possède la souveraine félicité.

Les Soufis ont reçu de Dieu la faveur de faire des prodiges et de connaître les secrets de la nature. Cela est vrai sans conteste. Cependant, Abou Ishâq El-Isfaraïnî leur nie le pouvoir d’agir à l’inverse de l’ordre établi et fait ressortir à ce propos la valeur incertaine des termes Karâma (prodige) et Mo’jizah (miracle). Mais il n’y a d’autre différence entre ces deux mots, d’après les hommes les plus versés dans les principes constants de la métaphysique, que l’obligation, pour le prophète ou l’envoyé, de produire un miracle (mo’jizah) à l’appui de sa mission. Ce miracle ne peut avoir lieu au gré d’un faux prophète, car il serait la preuve de la véridicité de sa prédication. Si donc il est l’affirmation d’une mission, il perdrait ce caractère en se produisant à la volonté d’un imposteur. Chose absurde. Nier les prodiges, alors que leur permanence établit la plus grande partie d’entre eux, c’est faire acte d’orgueil. Les compagnons du Prophète et les personnages marquants des siècles passés en ont accompli beaucoup.

Quant aux idées des Soufis, touchant le développement des voiles et la vision des réalités des mondes supérieurs, elles sont formulées, en grande partie, à l’aide de termes d’un certain vague. A de pures conceptions de l’esprit, il faut un langage particulier. Tout ce qui ne procède pas de l’union intime avec Dieu reste en dehors des sensations de ces mystiques.

Les langues communes sont dépourvues des expressions nécessaires pour suivre ces dévots dans leurs contemplations. Nous ne devons pas nous opposer à leurs théories, mais plutôt les leur abandonner comme trop obscures pour notre entendement. Certes, nous admirerions fort l’homme auquel Dieu aurait accordé le don de faire concorder cette philosophie mystique avec la lettre de la loi.

Dans leurs ravissements, les Soufis font usage de termes qu’ils désignent sous le nom de Chatahât (danses). Ce vocabulaire, d’une orthodoxie très équivoque, leur est imputé à crime par les docteurs de la doctrine exotérique. Mais ces contemplatifs sont tellement étrangers aux impressions extérieures, ils sont tellement dominés par les inspirations divines qu’ils en parlent à l’aide d’expressions hasardées, sans voir autre chose que la direction d’intention. L’homme abstrait est inconscient de la valeur de ses termes ; il est irresponsable aux yeux de la loi : l’acte forcé n’engage pas la personne qui le commet.

Quand, par l’effet d’un mérite réel, un mystique est devenu personnage influent, on cherche à donner à ses paroles un sens conforme à la loi, ainsi qu’il est arrivé pour Abou Yazîd et autres sages du Soufisme. Mais lorsque mérite et vertu sont ordinaires, l’homme est répréhensible, s’il ne présente aucun moyen de concilier sa doctrine avec la lettre des livres saints, d’avoir parlé avec trop de hardiesse de choses dépassant sa compétence. On est également coupable quand, maître de soi-même, c’est-à-dire non ravi en extase, on s’engage trop avant dans les subtilités métaphysiques. Les théologiens et les chefs Soufis condamnèrent à mort El-Hallâj parce que, de sang-froid et sans avoir perdu le sentiment de son être individuel, il avait parlé de l’âme immergée en Dieu, et Dieu est le plus savant.

Le cheikh El-Islam El-Makhzoumî, est-il écrit dans El-Fâïdh El-Ouâred, disait qu’il n’est permis à aucun savant d’attaquer l’orthodoxie des Soufis , à moins qu’il n’ait fait partie lui-même de leur école et n’en ait constaté expérimentalement le désaccord, tant au point de vue dés actes que des paroles, avec les dogmes du livre saint et les instructions de la Sunna. Mais si l’on ne connaît pas les principes du Soufisme par l’observation directe, il ne sied pas de parler contre. Et même, pour être justement autorisé à condamner, chez les Soufis, les paroles, les actes ou les pratiques mystiques, il convient de posséder soixante-dix moyens d’attaque, entre autres : étude des commentaires d’autrefois et d’aujourd’hui sur le Coran. Entente complète des propriétés secrètes du livre saint et de la Sunna. Notions approfondies sur le fond de la doctrine des cheikhs de la doctrine musulmane. Connaissance des différents dialectes arabes, de leurs métaphores et de leurs figures spéciales, des paraphrases, tant anciennes que modernes. Sur les versets des attributs et sur les traditions recueillies au sujet de ces derniers. Entente des glossateurs serviles du texte et des exégètes qui s’en écartent plus librement. Et surtout science du langage de convention imaginé par les Soufis pour parler de la manifestation essentielle et formative de l’essence, de l’essence de l’essence, de la présence des noms et des qualités, de la différence entre les diverses présences, entre l’unité et l’identité. Démonstration de la doctrine extérieure et de la doctrine intérieure, de l’infinité du temps passé et de l’infinité du temps futur, du monde de l’être et de la vision intuitive, du monde de la quiddité et de l’ipséité, de l’ivresse, de l’amitié. Distinction, dans l’extase, de l’ivresse vraie de celle qui est simulée, la première étant excusable et l’autre voulant une répression.

Il n’est pas permis, ignorant le but poursuivi par les Soufis, d’approuver leur langage ou de critiquer leurs actes, en se rapportant à des vues qui n’existent pas dans leur esprit.

Le très docte Ibn Hajer, appelé la 11ème intelligence de l’Islam, a dit dans sa Tohfa, au chapitre de l’apostasie : On ne doit déduire aucune conséquence fâcheuse d’une méprise de langage, d’un acte forcé, d’un propos impie, d’expressions sortant de la bouche d’un contemplatif en ivresse extatique ou de sa manière d’interpréter les écritures au moyen de termes mystiques convenus dans son école, alors même que ces termes seraient incompréhensibles pour tout autre que pour lui. Car, il ne convient pas de condamner une façon de parler seulement parce qu’elle est contraire à une autre. Telle était l’opinion des cheikhs et des docteurs de l’école dogmatique. Mais on est sorti de cette prudente réserve et beaucoup ont témérairement attribué certaines mœurs morales aux Soufis arrivés à la connaissance des grandes vérités.

L’ignorant seul désapprouve la voie dans laquelle marchent les Soufis. (El-Khayyïr Er-Ramlî).



 
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