Cheikh al-Alawî - Le modèle unique
Œuvres écrites du Maître - Livres du Cheikh Ahmed al-Alawî
Écrit par Ahmad al-Alawî   
Jeudi, 25 Février 1926 13:06

Le modèle unique arborant la pure Unicité, développant le sens du repliement des livres célestes dans le point (du BI ب) de "Par le Nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux". Court traité, dans lequel le Cheikh analyse les significations ésotériques du point qui se trouve sous la lettre Ba (B) dans « Bismi L-Lâhi R-Rahmâni R-Rahîm » (Au Nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux).D’étape en étape, le Cheikh nous amène vers ce point d’où tout émane et où tout converge. Il symbolise en effet la source de la création et de la Manifestation Divine comme seul principe premier et éternel.Les perles retirées par le Cheikh de ses plongées dans l’océan de l’Unicité sont d’une rare beauté et a nulles autres pareilles.

Résumé du livre...

Louange à Allah seulement, et que la paix soit à Ses serviteurs choisis. Je Vous mentionne ô mon Dieu par Votre Nom le Clément, le Miséricordieux, et je Vous consulte ô mon Dieu par Votre éternel savoir pour cet écrit, et c'est une grande chose. Et je Vous demande ô mon Dieu de m'orienter par Votre bonne direction conjointe à Votre Voie droite de nous préserver de tout discernement invalide. Je suis l'apparition de la parole et Vous Êtes la parole, car nous n'avons de savoir que ce que Vous nous avez appris, Vous êtes l'Omniscient, le Sage. Vos faveurs s'acquièrent par ceux que Vous avez désirés, Vous êtes de grande bonté. Je Vous remercie ô mon Dieu pour ce que Vous nous avez donné, et c'est une richesse abondante.

 

Je Vous demande ô mon Dieu par tout cœur sain, d'allouer d'avantage de proximité avec la vénération à qui Vous avez dit : "Et tu es certes, d'une moralité imminente ", (Sourate al-Qalam, 4), "compatissant et miséricordieux envers les croyants", (Sourate Yûnes, 128) . Ainsi qu'à la catégorie vertueuse restante de cette nation, faites pleuvoir ô mon dieu sur eux des nuages de miséricorde, car ils nous ont réunis à Vous, de sorte que nos visions, par Vos soins, ne se posent que sur Vous, et nos orientations, par Vos soins, ne sont uniquement que vers Vous. Et je Vous demande pardon si je prétends à l'existence, car tout a commencé de Vous et tout retourne vers Vous.

 

J'ai recueilli ces lignes, en mesure de ce que le sentiment put m'autoriser. La raison de sa rédaction est l'aspiration pour ce grand art, et l'intérêt pour ce qui fut indiqué dans l'illustre Hadith que : "Toutes les premières révélations sont renfermées dans le point de : Par le Nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux (Bismillah al-Rahmani al-Rahim)". Je dis : il est venu à ma connaissance que : "tout ce qui est dans les livres révélés, se trouve dans le Qorân, et tout ce qui est dans le Qorân se trouve dans son Prologue (al-Fâtiha), et tout ce qui est dans le Prologue est dans : Par le Nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux (Bismillah al-Rahmani al-Rahim)". Il a également été dit : "tout ce qui est dans : Par le Nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux (Bismillah al-Rahmani al-Rahim), se trouve dans le "BÂ" (ب) de [Bismillah], et tout ce qui se trouve dans le BÂ est dans le point qui est en dessous". Al-Jîllî mentionna ce Hadith dans son livre intitulé "al-Kahf al-Raqîm" (la caverne aux épigraphes) en disant : qu'il est un Hadith marfou' (il s'agit du "Hadith élevé", dont la chaîne de transmission remonte jusqu'au Prophète Muhammad).

 

Lorsque le contenu de ce Hadith fut sujet de divers écrits, et parvenu à l'audition de l'élite et des gens du commun, tout le monde s'enquit de ses secrets et désira connaître ses renfermés. Cette affluence m'embarrassa et me dérangea, et la jalousie me secoua de sorte que je me mis debout sur mes pieds, et me suis cramponné afin de saisir de ses émanations.

 

Ma main saisit l'usage de son origine, et l'a sortit d'entre les collines, et suis entré avec, chez les éminents savants, qui l'examinèrent avec considération et vénération, et tout le monde dit: "Ce n'est qu'un ange noble", (Sourate Yûsuf, 31), je leur dit: "Il est distinct de ma station, car c'est un lancement sans lanceur", puis mon état me répondit immédiatement : "Et lorsque tu lançais, ce n'est pas toi qui lançais: mais c'est Allah qui lançait", (Sourate al-Anfâl, 17).

 

Le Prophète, que Dieu lui alloue d'avantage de proximité et le comble de Son salut, dit : "quiconque cache un savoir, est au-dehors de la foi". Il y a dans certaines sciences des secrets, qui ne les saisissent que les éclairés par Dieu, cependant s'ils les manifestent, ils seront réfutés par les inauthentiques envers Dieu. Je dit : qu'il n'est pas sage que certains se hâtent à contester ce qui est perçu de la rhétorique des éclairés par Dieu, sinon ils seront concernés par la deuxième partie du Hadith.

 

[Revenons au sujet du point], lorsque le contenu du Hadith fait référence l'Unicité particulière, il ne m'était plus possible de m'en échapper. J'indiquerai certaines de ses utilités, et je rassemblerai les cœurs dans son visible et son invisible, "Il a en outre le pouvoir de les réunir quand Il voudra", (Sourate al-Shûra, 29).

 

Nous sommes venus à toi avec une grande nouvelle, penche-toi vers ce qui pourrait t'aider dans l'immersion, et sors de la délimitation vers l'illimitation, peut être comprendras-tu ce que contient le point, et n'est accessible que pour les connaisseurs, "et il n'est donné qu'au possesseur d'une grâce infinie", (Sourate Fasulat, 35).

 

A chaque fois que je cite Adam, je signifie la descente du Vrai au [premier] ciel de ce bas monde, et lorsque je cite ce bas monde, je signifie l'intériorité de la création dans le sein des Noms et Attributs, et lorsque je cite les Attributs, je signifie la manifestation du Vrai à Lui-même lors de Sa première irradiation Théophanique, et lorsque je cite les Noms, je signifie la manifestation des Attributs à Lui-même lors de la deuxième irradiation Théophanique. La première est le principe de la deuxième, et ceux-là sont deux niveaux exprimés par l'antécédence et l'ultimité, l'apparence extérieure et la réalité interne.

 

Son apparence extérieure est dans Sa réalité interne, et Son antécédence est dans Son ultimité, et à partir de là, il est dit : ni négation ni affirmation, c'est plutôt l'Essence dans l'Essence, et cette Essence est celle exprimée dans le langage des soufis par l'unicité de la perception (wihdat al-Shuhûd), et indiquée dans le noble Hadith par le point, de lequel a découlé la totalité de la création comme l'exigent les Noms et les Attributs.

 

A chaque fois que je cite le point, je signifie le mystère de l'Essence Sacrée; dite l'unicité de la perception, et lorsque je cite le "Alif", je signifie l'Unique Existence, exprimée par l'Essence propre à la divinité, et lorsque je cite le "Bâ", je signifie la dernière irradiation Théophanique, exprimée par l'Esprit Supérieur, et puis le reste des lettres, des mots, et la parole, c'est selon l'exigence du lieu propice.

 

Il nécessite à cet égard une brève évaporation par des remarques et plus d'indications pour le lecteur, peut-être que l'intérêt désiré sera atteint, lors de la lecture ou ultérieurement, si Dieu le veut, et que cette évaporation soit en rapport avec le point.

 

Le Point était "un trésor renfermé", [c'est à dire dans son état de non manifestation] avant sa manifestation par l'Essence de "Alif", et les lettres étaient absorbées dans leurs renfermés métaphysiques, jusqu'à ce qu'elles se manifestèrent par ce qu'elles renfermaient, et se démontrèrent par ce qu'elles se cachaient, et elles prirent l'apparence des caractères comme tu le vois. Et lorsque tu aboutis à la réalisation [spirituelle], tu ne trouveras uniquement que l'Essence de l'encre, exprimée par le point, comme il est dit :

Les lettres sont les désignations de l'encre,

Il n'y a point de lettres, sinon l'Essence de l'encre qui écrit

A écrit les lettres, qui sont devenues par leurs apparences une illusion

Et son acte d'écriture c'est un fait sans qu'il se déplace

Leurs contenus étaient dans le mystère de l'encre,

Combien leur apparence fut à la mesure de leur emploi

Il était avant les lettres, et aucune lettre n'était

Et demeurera et aucune des lettres ne se trouvera

Les lettres se manifestent en étant invisibles

Car ceci est le principe de la manifestation de l'encre

La lettre n'a rien ajouté à l'encre ni ne l'a amoindrit,

Cependant a développé les phrases

L'encre n'a nullement été changée par la lettre

Est-ce qu'avec l'encre, la lettre est-elle présente ?

Là où se trouve la lettre, son encre est toujours là

Pense à ces exemples et sois résigné

 

Le sens est que rien n'est visible dans les lettres même, sinon l'Essence du point, exprimé par l'encre absolue, en raison de son contenu, qui est l'emploi de toutes les lettres dans leur réalité, avant la manifestation et après. Car il n'y a pas d'existence pour la lettre à l'extérieur, même après la manifestation, sinon l'encre même. Les lettres existent par l'existence du point, non pas par leur autonomie en employant tous les écrits en la parole même, et en employant toute la parole dans le mot même, et en employant le mot dans la lettre même. Ce qui veut dire que l'absence de la lettre exige l'absence du mot, et l'absence du mot exige l'absence de la parole, et l'absence de la parole exige l'absence de l'écrit, car la parole n'existerait pas sans l'existence de la lettre, que ce soit par la prononciation ou par l'écrit, et le détail est une branche de la globalité, "Allah efface ou confirme ce qu'Il veut et l’Écriture primordiale est auprès de Lui.", (Sourate al-Ra'd, 39).

 

Le point est à la différence des lettres par leurs contenus, "Il n'y a rien qui Lui ressemble ; et c'est Lui l'Audient, le Clairvoyant", (Sourate al-Shûra, 39), donc il n'est pas concerné par l'usage de la définition, comme le sont les lettres, car il est exempt de tout ce qui se trouve dans la lettre, comme la longueur, l'exiguïté et la courbure, ainsi il ne conçoit pas ce que conçoive la lettre comme la forme et la prononciation. Donc sa distinction de la lettre est logique, et sa présence en elle est inconnue, sauf à celui qui a un regard d'acier "ou prête l'oreille tout en étant témoin", (Sourate Qâf, 37 ).

 

Si les lettres sont de leurs propres Attributs, en réalité, l'Attribut ne cerne pas l'Essence. Ce qui signifie que les lettres n'ont pas la caractéristique de l'Essence dans tous les cas de figures, car l'Essence est caractérisée par l'absolue transcendance (Tanzih), et l'Attribut est déterminé par l'analogie, même si l'analogie est le principe de l'absolue transcendance, en termes de l'unicité (wihdat) de l'encre. Car les lettres étaient semblables les unes aux autres, et l'analogie ne contredit pas l'absolue transcendance de l'encre en lui-même, et ne contredit pas non plus son unicité dans chaque lettre, d'où l'analogie est le principe de l'absolue transcendance, où l'encre s'est vu analogue de lui-même à lui-même: "C'est Lui qui est Dieu dans le ciel et Dieu sur terre", (Sourate al-Zukhruf, 84 ). Quoi qu'il soit et où qu'il soit, il est un Dieu, et ce que tu vois dans la terre de l'analogie ne devrait pas t'empêcher de voir ce qu'il en est dans le ciel de l'absolue transcendance, car l'ensemble est de l'absolue transcendance et de l'analogie: "Où que vous vous tourniez, la Face (direction) d'Allah est donc là", (Sourate al-Baqarah, 151), et ceci est une partie de la description générale du ruissellement du point sur la défaillance des lettres.

 

Quant à la description propre du point, en raison de son Être mystérique, il ne peut en aucun cas se manifester dans les lettres, car la lettre ne possède rien des utilités du point, que ce soit des Attributs ou au niveau du sens. Ne vois-tu pas que lorsque tu écris une des lettres de l'alphabet comme ceci ( أ , ب , ت , ث ), tu trouve que chaque lettre est semblable à l'autre ? Le "BA" ( ب ) est similaire au "TA" ( ت ) par exemple, alors que si tu veux prononcer une de ces lettres, tu trouveras qu'elle a une façon propre à sa prononciation, alors que le point n'a pas de prononciation qui lui est propre, de sorte que si tu l'écris, tu trouveras son image distincte de toutes les lettres, et si tu veux le prononcer tu dis "le point", alors que sa prononciation t'amène à d'autres lettres qui ne sont pas de son Essence, comme le "NOUN" ( ن ), le "QÂF" ( ق ), le "DHÂ" ( ظ ), le "TÂ" ( ت ), ce qui nous révèle que le sens du point n'est pas contenu dans les lettres.

 

Ainsi l'Être de l'Essence du Créateur, n'a pas de mot qui divulgue ce qu'Il Est, et c'est pour cela qu'à chaque fois qu'un gnostique désire employer des mots, en vue d'exprimer l'absolue transcendance (Tanzih) de Dieu, ou disons la description globale des Attributs de l'Essence, sa parole est distincte de son intention, en raison de l'exiguïté des termes "Ils n'apprécient pas Allah comme Il le mérite", (Sourate al-An'âm, 19), et peut-être que le mot prononcé est proche de l'analogie (tachbîh) ou de la défaillance (ta'tîl), et l'intention du gnostique à ce moment là, était de formuler  la pure Unicité.

 

Ne vois-tu pas que celui qui prononce le point, désire-t-il prononcer le point ou les trois lettres ? "Est-ce que Celui qui observe ce que chaque âme acquiert", (Sourate al-Ra'd, 33). Si ce n'est Son Existence dont toute chose dépend, aucune existence ne se considérerait d'une structure existante par son être propre. Ainsi le cercle des mots s'élargit, et ne connut pas de fin, "Dis : "Si la mer était une encre (pour écrire) les paroles de mon Seigneur, certes la mer s'épuiserait avant que ne soient épuisées les paroles de mon Seigneur, quand même Nous lui apporterions son équivalent comme renfort", (Sourate al-Kahf, 109). Et comment s'épuise-t-il celui qui est inépuisable, et ces quelques mots sont la manifestation de toute la parole, "Sa parole qu'Il envoya à Marie, et un souffle (de vie) venant de Lui.", (Sourate al-Nisâ, 171), c'est à dire qu'Il S'Est manifesté par sa parole à Marie "qui se présenta à elle sous la forme d'un homme parfait.", (Sourate Mariyam, 7). Tout propos donc est issu de la parole, et la parole est une nuance de Sa théophanie par Lui-même à Lui-même, et les propos sont une nuance de Sa théophanie par Sa création à Sa création. Donc les propos sont une branche de la parole, et la parole est une branche des lettres, et lettres sont une branche du point, et le point est le secret qui embrasse toute chose, "Et Allah embrasse toute chose de Sa science et de Sa puissance", (Sourate al-Nisâ, 126).

 

Ainsi, si la lettre est dépouillée du point, tu t'aperçois qu'elle n'est rien ; mais tu y trouves Allah. Alors à ce moment là, tu sauras que le point est la manifestation dans toutes formes, structures, images et allusions. Le point était originellement dans ses lourds nuages ('amâ) ; [c'est à dire qu'il n'y avait rien avec Lui], il n'y avait ni séparation ni conjonction, ni après ni avant, ni largeur ni longueur. Tandis que toutes les lettres étaient absorbées dans leurs renfermés métaphysiques, comme c'est mentionné auparavant. Les livres également, étaient absorbés dans les lettres par leurs différentes indications. L’absorption des livres dans les lettres, est ressentie par tous ceux qui ont la moindre perception, de sorte que si tu fais une recherche dans un livre, tu ne trouveras de visible dans ses pages, contenant ses significations, que les vingt huit lettres [de l'alphabet], qui sont la théophanie par tous les propos et toutes les allusions, et qui déroulent tous les différents propos et les significations distinctes jusqu'à " C'est Nous, en vérité, qui hériterons la terre et tout ce qui s'y trouve", (Sourate Mariyam, 40). "Oui c'est à Allah que s'acheminent toutes les choses", (Sourate al-Shûra, 53).

 

Ainsi les lettres retourneront à leur position initiale où rien d'autre que l'Essence du point. Puis il faut que tu saches que le point était dans ses lourds nuages ('amâ) ; [c'est à dire qu'il n'y avait rien avec Lui], pendant que toutes les lettres étaient absorbées dans leurs essences, et chaque lettre demandait par (son langage) ce qui est requis pour elles, telle la longueur, l'exiguïté, la profondeur et ainsi de suite.

 

Ainsi se présenta la nécessité remuante de la parole, telle que requise par les descriptions du point contenu dans son Essence.

 

Traduit de l'Arabe par Derwish al-Alawi
Les Amis du Cheikh Ahmed al-Alawi

 


 

Une traduction antérieure d'Ibrahim Titus Burckhardt existe sous le titre Le Prototype Unique.

 

Le Prototype Unique est un traité du sens de l’état d’enveloppement des Livres Célestes dans le point sous le Bâ du Bismillah, par le connaissant par Allah, le maître parfait, le pôle Ahmed ben Mustapha al-Alawî de Mostaganem ; qu’Allah nous fasse participer à la surabondance de ses influences spirituelles, Amîn.


Avant-propos

 

Le Prophète -sur lui la bénédiction et la Paix- dit : « Celui qui passe sous silence une science qu’il connaît est retranché de la foi (Imân) ». S’il est donc obligatoire pour tout connaissant de ne pas taire ses connaissances, en raison de la menace contenue dans le hadîth précité, celui qui connaît n’est pourtant pas obligé de vulgariser toute science, car il est des connaissances dont la divulgation n’est permise que sous le voile d’une expression indirecte, telle, par exemple, le symbolisme qui fait le sujet de notre épitre, afin que les intelligences soient tenues à distance et qu’il ne leur soit pas possible de s’approcher de la connaissance autrement que par la voie de l’intuition (Imân) ; et cela dans l’intérêt de leur propre intégrité, car étant donnée la faiblesse du corps et la limite de la compréhension, qui pourra supporter de voir contenu dans le point du Bâ, tant littéralement qu’idéalement, l’ensemble des Livres révélés, avec tous les contrastes dus à leurs contingences ?

 

Sans doute, celui qui est voilé vis-à-vis d’Allah sera plus enclin à rejeter qu’à adopter pareille « perspective », aussi est-il indispensable d’exprimer ces vérités à mots couverts. Car, suivant certain, le Prophète -sur lui la bénédiction et la Paix- dit : « Il y a un côté de la science qui est comme une forme latente que connaissent seuls les connaissant par Allah ; et s’ils la révèlent, ceux qui négligent Allah la rejettent ». Or, il ne faut pas que celui qui est doué s’oppose précipitamment à ce qu’il peut entendre de paroles essentielles, issues de la bouche des connaissants d’Allah, et qu’il se joigne ainsi à ceux, mentionnés dans la seconde partie du hadîth précité.

 

Cependant, comme le but du symbolisme que nous allons exposer est la connaissance de l’Unité, telle qu’elle est propre à l’élite, nous ne saurions éviter de poser explicitement quelques prémisses nécessaires à l’entendement, facilitant ainsi aux cœurs une synthèse du sens extérieur et du sens intérieur ; « Et c’est Lui qui est puissant de les unifier, s’Il veut » (Coran).

 

Chaque fois que nous donnerons à quelque chose un nom étrange, cela sera dû aux exigences du symbolisme ; ne te laisse donc pas abuser par le sens médiat, sous peine que ne t’échappe le profit de ce que nous t'allons montrer, et, en vérité, nous t’apportons une grande prophétie. Sois donc ouvert à ce qui te vaudra l’immersion spirituelle ; sors de la détermination, va vers l’Universel ! Peut-être concevras-tu ce qui est dans le point, ce que ne conçoivent pourtant que les connaissants et qui n’est atteint que de celui qui est doté d’une grâce immense.

 

Chaque fois que nous mentionnerons Adam, nous entendrons par lui la « descente » du Principe vers le monde inférieur, et nous entendrons par monde inférieur (Dunyâ) l’état de non-manifestation des existences, dans les mystères des Qualités et des Noms. Et nous entendrons par « qualités » la manifestation du Principe à Lui-même, lors de son premier état de révélation, et par « Noms » la manifestation des qualités à Lui-même lors du deuxième état de révélation [1]. Le premier état n’est, au fond, que le second même ; ils sont également appelés « Primauté » et « Ultimité » ou, aussi, zuhûr et butûn [2]. Or Son zuhûr est dans son butûn, et Son commencement dans Sa fin ; c’est à ce sujet qu’il est dit : il n’y a pas de négation et pas d’affirmation [3], car Il est, en vérité, quiddité en quiddité [4]. C’est cette quiddité (Dhât) que l’on désigne dans le langage des initiés, par l’Unité de la Connaissance (Wahdatu-sh-shuhûd) et que l’on représente, dans ce vénérable symbolisme, par le Point. C’est d’elle que jaillissent toutes les existences, suivant l’ordre qu’exigent les Qualités et les Noms.

 

Chaque fois que nous mentionnerons le Point, nous entendrons par Lui le Mystère de la Quiddité Sainte, nommées l’Unité de la Connaissance ; chaque fois que nous mentionnerons le Alif, nous entendrons par lui l’Unicité de l’Etre que l’on désigne aussi par la quiddité impliquée dans la Seigneurie (Rubûbiyah) et chaque fois que nous parlerons du Bâ, nous entendrons par lui le dernier état de révélation, également appelé le Grand Esprit (Rûh). Quant au reste des lettres, aux mots et à la phrase, leurs significations se déduisent de leurs rangs respectifs.

 

Mais le pivot de ce livre tourne sur les premières lettres de l’alphabet, en raison de leur vertu, car « les devançants sont les devançants, ce sont eux qui sont les rapprochés » [5]. Ces lettres sont Alif et Bâ qui, étant les premières de l’ordre alphabétique, sont analogues à ce que le bismillah [« au nom d’Allah »] est dans l’ordonnance du Livre. Et, d’ailleurs, leur somme est [A b « Père »], soit, en langue hébraïque, un des noms divins par lequel Jésus -sur lui la Paix- appela Son Seigneur en disant : « Je retourne auprès de mon Père et le vôtre (ilâ âbî wa âbikum) c’est-à-dire « auprès de mon Seigneur et du vôtre » (ilâ rabbî wa rabbikum) [6]. Et si tu as compris le sens de ces deux lettres, tu sauras faire abstraction de leur signification extérieure et tu ne seras pas éloigné de ce que nous t’enseignerons à propos du Point et de toute la série des lettres.

 

Du Point:

Le Point était, avant qu’Il ne se révéla par la quiddité de l’Alif, dans l’état de « trésor caché » [7] et les lettres étaient éteintes dans Son fond mystérieux, jusqu’à ce qu’Il Se révéla, précisément parce qu’Il Se voila et prit forme dans les affirmations des lettres, telles que tu les connais ; et pourtant, si tu réalises cela, tu ne trouveras que la quiddité de l’encre, analogue au Point [8] conformément à ce qui a été dit :

En vérité, les lettres sont des symboles de l’encre,

Puisqu’il n’y a pas de lettres en dehors de l’encre même.

Leur non-manifestation est dans le mystère de l’encre,

Ainsi que leur manifestation n’est, qu’en tant qu’elles sont déterminées par l’encre.

Elles sont ses déterminations et ses états d’actualité,

Et n’y a là rien d’autre que l’encre - comprends ce symbole !

Et pourtant les lettres sont autres que l’encre,

Ne dis pas qu’elles sont identiques à l’encre,

Sous peine d’erreur, ni que l’encre est identiques aux lettres, ce qui serait absurde

Car l’encre était avant que ne fussent les lettres

Et elle sera encore quand aucune lettre ne sera plus.

Toute lettre est périssante [9], résorbée dans les déterminations essentielles [10]

Sauf le visage de l’encre qui signifie la Quiddité [qualités du Dhât]

Les lettres se révèlent donc et sont pourtant cachées,

Et c’est en cela que consiste la révélation même de l’Encre sublime

La lettre n’ajoute rien à l’encre

Et n’en retranche rien, mais elle manifeste l’intégralité en mode distinctif

L’encre ne s’altère pas du fait que la lettre existe.

Est-ce que les lettres sont indispensables pour que l’encre soit ?

Réalise donc qu’il n’y a pas d’existence [11]

En dehors de l’existence de l’encre, pour celui qui connaît.

Partout où il y a une lettre,

Son encre n’en est pas séparés, comprends ces paraboles !

 

Le sens de ces vers est que rien ne se manifeste dans les lettres mêmes, sauf la quiddité de l’encre, désignée ici par l’encre absolue, du fait que la totalité des lettres est indistinctement contenue dans la réalité de l’encre, soit avant qu’elles se soient révélées, soit après, la lettre -même après sa manifestation- n’ayant pas d’existence propre en dehors de l’encre. Les lettres ne sont qu’en vertu de l’être du Point et non pas par elles-mêmes.

 

Or, si tu comprends ce que nous t’avons dit de l’extinction de la totalité des lettres dans l’identité du Point, tu comprendras nécessairement ce que nous dirons de l’intégration de la totalité des Livres dans l’identité de la phrase, de l’intégration de la phrase dans l’identité du mot et de l’intégration de celui-là dans l’identité de la lettre [12], en ce sens que l’existence du mot est entièrement dépendante de celle de la lettre, celle de la phrase de l’existence du mot et l’existence du livre de celle de la phrase.

 

Le distinctif est dérivé de l’intégral. Enfin, le tout est enveloppé dans l’Unité de la Connaissance, symbolisée par le Point, comme nous venons de le dire, de sorte que c’est Elle qui est la mère de tout livre « Allah efface ce qu’Il veut ou affirme et chez Lui est la mère du Livre ». (Coran)

 

La nature du Point diffère de celle des lettres : « Rien n’est semblable à Lui, et Il est celui qui entend et qui voit » (Coran). Par conséquent, le Point ne saurait être, comme les autres signes, délimité par la connaissance distinctive ; Il est exempt de tout ce qu’on trouve dans la lettre, en longueur ou en sinuosité ; Il n’est pas conçu par ce qui conçoit la lettre, dans son dessin ou dans son énonciation ; Sa dissemblance de la lettre est connue, mais Sa présence en elle est ignorée, sauf par celui dont la vue est de fer.

 

Il est vrai que les lettres font partie de Ses qualités ; mais la qualité n’englobe pas la quiddité [13], en ce sens qu’elle n’est pas « qualifiée » par ce qui « qualifie » la quiddité dans la totalité de ses aspects, car la quiddité est « qualifiée » par l’incomparabilité [tanzih], alors que la qualité est le support même de la comparaison [tashbîh] [14] Cette distinction entre quiddité incomparable et qualité comparable est réelle, bien que la comparaison soit la détermination essentielle même de l’incomparabilité. Ceci en raison de l’unicité de l’encre. Bien que les lettres soient comparables les unes aux autres, la comparaison, comme telle, n’altère pas l’incomparabilité de l’encre en elle-même, ni son unicité, présente en chaque lettre. L’encre se compare elle-même à elle-même et, en ce sens, comparaison et incomparabilité n’ont, essentiellement, qu’une seule réalité : « C’est Lui qui est Divinité dans le ciel et Divinité sur terre » (Coran) De quelque façon qu’Il soit et où qu’Il soit, Il est Divinité. Que ce qu’Il te montre sur la terre de la Comparabilité ne t’empêche pas de voir ce qu’Il est dans le Ciel de l’incomparabilité, car tout est fait d’incomparabilité et de comparabilité, à la fois « Partout où vous vous tournez, est le visage d’Allah » (Coran) Il en est ainsi, à cause de la Qualité Universelle qui déborde de la surabondance du Point sur l’indigence des lettres. Mais, quant à la qualité qui Lui est intimement propre dans son essence mystérieuse, elle ne saurait se manifester dans les lettres, à aucun degré de manifestation. La lettre ne comporte donc rien de ce qui est intimement propre au Point, ni par sa qualité ni par son sens.

 

Ne vois-tu pas, en traçant quelques-unes des lettres de l’alphabet, comme A, B, C, D [15] que l’une ressemble à l’autre, le A au B et le C au D, par exemple, et que, si tu veux prononcer l’une quelconque de ces lettres, tu lui trouves une énonciation spéciale, alors que le Point n’a pas dénonciation spéciale ?

 

Et si tu le dessines comme ceci : ?, tu vois que sa forme est différente de celle de toutes les lettres [16]. Si tu veux prononcer sa réalité, tu diras « point » et tu auras recours à des lettres qui sont étrangères à son identité, c’est-à-dire au p, o, i, n, et t et cela nous montre que le sens du Point n’est pas contenu dans les symboles, que l’essence intime de la Personnalité Divine -exaltée soir Sa Dignité- est inexprimable.

 

Aussi, chaque fois qu’un connaissant cherche à exprimer par des mots l’incomparabilité ou, autrement dit, la synthèse universelle des qualité du Dhât (quiddité), son expression contredit son intention même, en raison de l’étroitesse du symbolisme : « Ils n’ont pas évalué la véritable mesure d’Allah » (Coran) ; et il se peut que l’expression, résultante de ce conflit, se rapproche de l’anthropomorphisme grossier, bien que le connaissant n’ait visé par elle que l’Unité métaphysique pure. De même celui qui dit « point » ne veut pas exprimer ces cinq lettres mais bien le Point. Ceci, d’ailleurs est analogue à ce qu’on rapporte des paroles de Jésus -sur lui la Paix- à propos du Père, du Fils et du Saint-Esprit, car ce qu’il visait avec cette trinité n’est que l’affirmation de l’Unité pure, bien que les chrétiens en déduisent que Dieu est troisième de trois . Mais « Il n’y a pas de divinité, si ce n’est la Divinité Unique ». Ne voulant exprimer que la non-comparabilité du Point, exempte de tout ce qu’on peut trouver dans les lettres, celui qui parle est pourtant obligé de s’exprimer par ces lettres mêmes.

 

D’autre part, les lettres ne sauraient exprimer que la Quiddité de l’Encre, présente en chacune d’elles : « Dis : C’est Lui qui maintient (actuellement) tout âme en ce qui lui est dû ».

S’Il n’était pas conservateur, actuellement présent en toute chose, l’on ne verrait pas d’être supportant l’édifice de son individualité. Et, en raison de cette Présence, le cycle des mots s’étend sans fin.

« Dis : Si l’Océan était encre pour les paroles de mon Seigneur, l’Océan s’épuiserait avant que ne s’épuisent les paroles de mon Seigneur, et même si nous ajoutions encore une fois autant d’encre »

Et comment pourrait s’épuiser ce qui n’a pas de fin ?

 

Et enfin, les mots se révèlent dans la série des phrases, « Et le Christ est Sa parole qu’Il projeta sur Marie, et il est esprit de Lui », en d’autres termes : par cette parole, Il se révéla à Marie « Et Il lui montra l’apparence d’un homme harmonieux ». [17] Toute phase est donc dérivée du mot. Le mot est symbole de Sa révélation par Lui-même à Lui-même. La phrase est un symbole de Sa révélation par Sa créature à Sa créature. La phrase est donc dérivée du mot, ainsi que le mot est dérivé des lettres, comme les lettres le sont du Point qui, Lui, est le secret englobant le tout : « Allah est englobant toutes choses »

 

Donc, si tu sais déduire la lettre du Point, tu ne percevras aucune chose sans trouver Allah auprès d’elle et tu sauras que c’est le Point qui se manifeste par toute forme, tout édifice, toute image et signification. Et quand nous disions que, d’une part, le mot est dérivé des lettres et que, d’autre part, le mot n’est , au fond, rien sinon le Point même, c’est que, dans un cas, nous avons envisagé l’existence conditionnée du mot et, dans l’autre cas, son être principiel. Et de cette apparente contradiction, il a été dit, en vers, que le Point était dans son Non-Etre principiel, où il n’y a ni distinction ni union, ni avant ni après, ni largeur ni longueur, et que toutes les lettres étaient éteintes dans son essence mystérieuse, de même que les Livres étaient éteints dans les lettres, malgré la divergence de leurs contenu.

 

Quant à l’extinction des Livres dans les lettres, quiconque a la moindre intuition peut l’assentir, car dans le livre, et sur toutes ses pages, on ne trouve que les 28 lettres qui se révèlent en tous les mots et supportent toutes ses multiples significations, jusqu’au « Qu’Allah hérite de la terre et ce qui est sur elle » et « Vers Allah retournent les commandements », ce qui indique que les lettres retournent à leur centre principiel, où il n’y a rien sinon la quiddité du Point. Enfin, sache que le Point était dans son Non-Etre, dans l’état de l’extinction de lettre dans sa quiddité, et que la langue de chaque lettre demandait ce qui correspond à sa réalité propre, en fait de longueur, hauteur ou autre, et, par conséquent, les motifs du discours s’agitèrent, conformément à ce qu’exigent les qualités du Point, latentes dans sa quiddité ; et ainsi fut déterminé le premier état de révélation.

 

Notes :

[1]Tadjallî ; ces expressions de réfèrent à la théorie de la révélation ou manifestation successive de l’Essence suprême. Pour comprendre les passages suivants, on doit toujours avoir présent à l’esprit que « révéler » signifie, à la fois, « voiler » et « dévoiler ». En tant que le Principe se manifeste en mode principiel, Il est non-manifesté du point de vue de l’individu, et inversement, en tant qu’il se manifeste par des formes, il est non-manifesté du « point de vue » principiel.

[2] « Zûhûr » signifie « apparition », « manifestation » et « butûn » a le sens d’intériorité, non-manifestation ; al-batn est le ventre.

[3] On appelle « négation » et « affirmation », les deux parties de la shahâdah « Il n’y a pas de divinité et « si ce n’est la Divinité ».

[4] C’est-à-dire qu’il n’est ni manifesté ni non-manifesté, mais Il est Quiddité parfaitement homogène, à la fois quiddité, en tant que contenant et quiddité, en tant que contenu.

[5] Sûratul-Wâqiyah.

[6] Le symbole de la Paternité Divine est exclu de la perspective islamique.

[7] Suivant la parole bien connue (hadith qudsi) « J’étais un trésor caché désirant être connu, je créai la création ».

[8] La quiddité, étant au-delà de l’essence et de la substance, peut être symbolisée, aussi bien par l’indivisibilité du point que par l’homogénéité d’une substance unique, comme l’encre.

[9] Allusion au verset coranique « Toute chose est périssante, sauf son visage. » Le participe présent « périssante » indique que les choses ne périssent pas seulement après avoir existé mais que périr est, pour ainsi dire, leur substance même.

[10] Ou : dans les idées (platoniciennes), Ayân, pluriel de Ayn.

[11] Wudjûd signifie à la fois « Etre » et « Existence ».

[12] Harf qui désigne, à la fois, la lettre écrite et la détermination sonore.

[13] Au sujet de « quiddité » et « qualités » (dhât wa çifât), voir ‘L’Homme Universel » dans le n° de juillet l937 des Etudes traditionnelles.

[14] Incomparabilité et comparaison : tanzih et tashbîh correspondant aussi à « abstraction » -ou expression par négation des déterminations- et « symbole » -ou expression par analogie.

[15] Le texte original cite les quatre premières lettres de l’alphabet arabe : Alif, Bâ, Ta et Tha.

[16] En arabe, le point fait partie des lettres.

[17] L’annonciateur Gabriel. La naissance virginale du Christ fait partie des dogmes islamiques.

 


Ahmed Ben Mustafa Ben Aliwa [al-Alawî].
Le Prototype Unique. Revue Etudes Traditionnelles, N° 224-225, Août - Septembre 1938.
Remarques préliminaires, traduction et notes de Titus Burckhardt.

 

 
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