Hammouda Aït-Ahmed
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Écrit par Salah Khelifa   

 

Il nous a été donné d'être en contact avec plusieurs centaines de disciples. Il nous a paru important de brosser l'histoire de l'un d'entre eux. Nous l'avons rencontré à la zawiya Alawiyya de Drancy. A 97 ans (c'était en 1985), il se tient encore droit, il est Kabyle et avec lenteur parle l'arabe, qu'il a appris au sein de la confrérie. Ce qui nous a attiré chez lui, c'est sa vitalité, malgré son âge avancé, sa présence d'esprit, sa lucidité, sa mémoire prodigieuse et surtout son soufisme vivant et ouvert. Nous l'avons observé plus que les autres, nous avons tissé des liens cordiaux avec lui et appris son histoire.

 

Aujourd'hui encore, le vieux Hammouda Aït-Ahmed est fidèle au petit fils du Cheikh Adda, malgré ses 97 ans, il ne faillit ni à ses prières rituelles, ni à ses prières surérogatoires, ni à son wird biquotidien. Nous l'avons longuement observé, plus d'une fois nous l'avons vu les larmes aux yeux au moment de l'accomplissement de ses prières. Quand il nous parlait de ses Cheikhs défunts, ses yeux s'humectaient de larmes.

Nous avons essayé de le corrompre, en l'entraînant sur le terrain de la médisante, sournoisement nous nous étions longuement étendu sur les chefs de la dissidence, sur les réformistes, sur tous ceux qui firent du tort à la confrérie Alawiyya, jamais le vieux Hammouda ne tomba dans notre piège, il se contentait de répéter invariablement "Qu'Allah leur pardonne ya sidi! Qu’Allah leur pardonne ya sidi !

Une fois, alors que nous étions à la zawiya de Drancy, un autre Kabyle, émigré celui-là, invita le vieux Hammouda chez lui, à Bobigny, il nous invita aussi. Nous avons passé 3 jours chez lui, il nous a mis dans la même chambre. Au plus profond de son sommeil, le vieux Hammouda invoquait le Nom Suprême, en sourdine: Alla.........aaaaaaaa...hh, Alla.........aaaaaaaa...hh, nous prêtâmes bien attention, croyant qu'il était en état de veille, nous éclairâmes la chambre, le vieux Hammouda ne sourcilla pas, ne bougea pas, sa position resta inchangée, il était bel et bien profondément endormi, nous nous couchâmes sur l'invocation du Nom Suprême par le tréfonds le plus intime du vieux mûjarrid.

Quand le lendemain nous avons voulu savoir s'il avait invoqué le Nom Suprême une fois qu'il s'était endormi, il nous répondit par le négative, nous savions qu'il était incapable de mentir, la 2e nuit, le doux susurrement provoqué par la même invocation nous réveilla, il en fut de même la 3e nuit.
Ainsi le Nom Suprême s'est mêlé à être profond de ce vieux disciple dont nous tenons à relater l'histoire.

De la naissance à la trentaine

Sidi Hammouda Aït-Ahmed naquit vers 1888 dans un village de petite Kabylie (Tifrig), dans un de ces villages qui, telle une multitude apeurée, s’accroche désespérément au flanc des massifs du Jurjura. Le village natal de sidi Hammouda ne se distinguait en rien des autres, il était minuscule et n’avait même pas de mosquée en ces temps là. Une seule ruelle ou plutôt une piste muletière au bord de laquelle se dressaient quelques gourbis, faits d’assemblage de pierres, de bois et surmontés de toits à double pente couverts maladroitement de mortier et de branchages secs.
De deux Kharroubas (clans) étaient issus les habitants du hameau, ils étaient pas nombreux, à peu près une centaine et ils s’adonnaient tous aux travaux des champs.

Un sourire découvre les dents blanches du disciple presque centenaire quand il nous parle de ces champs, autant dire des petits lopins plantés d’oliviers séculaires, de figuiers étêtés aux troncs glabres.

Sidi Hammouda appartenait aux Aït-Ahmed, au bout de la piste-rue habitaient les Aït-ismaïl, au bout du village, comme pour le dominer, se perchaient les Aït-al-Arbi. Parmi les trois Kharroubas la concorde était loin de régner, pour les motifs les plus futiles, on en venait aux mains, les membres de la même Kharrouba liés par de vagues cousinages très souvent oubliés, se sentaient spontanément solidaires, dés que l’un des « leurs » était agressé par quelqu’un de l’un ou de l’autre clan. Comme les gendarmes n’avaient pas encore fait leur apparition en ces temps lointains, le village était constamment le théâtre de rixes, de crêpages de cheveux, de disputes quelquefois mortelles. Les actes de vengeance étaient impunis, au fond des oueds plus d’un cadavre fut repêché, mais comme tous les gens se connaissaient très bien, très vite on devinait le motif du meurtre et même l’auteur, de nouveau le sang appelait le sang, le tourbillon infernal des vengeances emportait dans ses progressions les paysans les plus vigoureux.

Ce fut dans ce village que naquit sidi Hammouda Aït-Ahmed . Les Aït-Ahmed ne supportaient pas les Aït-al-Arbi, qu’ils trouvaient arrogants, d’autant plus qu’ils s’honoraient de compter parmi leurs aïeux un des plus grands coupe-jarrets de la contrée redouté par tous et qui ne craignait pas, racontait-on, de faire rançonner même le Qâdi du chef-lieu.

Les Aït-Ahmed étaient au contraire de paisibles paysans, on les voyait derrière l’antique araire labourant, ou bien munis de leur hachette coupant les arbres exubérantes qui envahissaient leurs petites parcelles de biens entretenues, car tout le village avouait que les Aït-Ahmed étaient de vrais paysans. Mais sidi Hammouda ne ressemblait pas aux membres de sa Kharrouba, on disait qu’il tenait de son arrière grand-mère paternelle, une Aït-al-Arbi (dont personne au village ne pouvait dire comment elle s’était mariée à un Aït-Ahmed) bref, sidi Hammouda non seulement détestait les travaux agricoles qu’il jugeait bon pour les femmes et pour les hommes émasculés pour qui il était plein de mépris, mais c’était un Aït-Ahmed, et cela il ne pouvait le reniait, sans risquer de se faire traiter de bâtard, c’était la pire insulte que l’on pouvait adresser à quelqu’un au village. Donc il reconnaissait sa Kharrouba, mais se comportait comme un Aït-al-Arbi. Il était brutal, grossier, lui aussi était craint aussi bien à cause de ses muscles, car il faut dire qu’il était bien bâti, grand, fort plein de vigueur.

Il était fils unique et avait trois sœurs, ses parents le gâtaient, ses sœurs le choyaient, sa Kharrouba était fière de lui, il pouvait narguer les plus obstinés des Aït-al-Arbi, il préservait donc l’honneur du clan que les Aït-al-Arbi étaient tentés de bafouer, aussi lui pardonnait-on ses excès, ses violences, ses paroles outrées, ses emportements faciles. On savait que, quand le besoin se faisait sentir de l’appeler à la rescousse contre quiconque voulait empiéter sur l’honneur de la Kharrouba, il accourait, il volait.

Le jour du marché, il lui arrivait d’accompagner son père qui montait à califourchon sur son mulet allait s’approvisionner en orge ou en blé, sur la bête, il transportait naturellement leur surplus de grenades ou de figues. Sidi Hammouda, son fils unique, ne s’était jamais contenté que de flâner à travers la forêt de pins, de chaînes, il jouait au garde du corps, les jours du marché.

Ce jour-là, alors que son père, juché sur son mulet, somnolait, sur le chemin du retour, quatre silhouettes sinistres, inquiétantes surgirent de dessous l'aile de la nuit tombante, sidi Hammouda n'eut pas peur, c'était pour son vieux père qu'il s'inquiéta en réalité.
-Père! père! tiens-toi sur tes gardes, je crois que nous avons affaire à des bandits.

Sidi Hammouda, ce jour-là, avait presque 20 ans, le temps de prévenir son père et l'espace d'une seconde, il se saisit de son gourdin qu'il avait enfoui dans la hotte, courut à la rencontre des quatre silhouettes menaçantes et engagea la bagarre. Une bataille très inégale dont il ne sut jamais comment il sortit indemne, sans une seule égratignure, au feu de la bagarre il ne sut pas à qui il avait affaire, il se contenta simplement de dépenser, de défendre son vieux père et surtout d'assouvir ce désir enfoui au plus profond de lui-même, ce désir de faire violence.
Le lendemain, au village on remarqua l'absence de Rabah Ouamer, un des Aït-al-Arbi les plus bagarreurs, le surlendemain deux des Aït-al-Arbi, assez impétueux et turbulents n'avaient pas fait leur apparition dans la rue, le 3e jour, Slimane Ouqaci, un autre garnement de la même Kharrouba n'était pas au village.

La nouvelle de la bagarre nocturne engagée par sidi Hammouda face à quatre adversaires inconnus ne tarda pas à se propager et les Aït-Ahmed conclurent que les quatre Aït-al-Arbi portés absents se cachaient en fait, n'osant pas exposer leurs blessures à leur adversaire. Mais il fallait bien s'assurer qu'il se cachaient réellement. Une vielle Aït-Ahmed, Ima Ramdana, qui avait plus d'un tour dans son sac, se chargea de la mission et furetant du coté des Aït-al-Arbi, elle assure que les quatre garnements se cachaient effectivement dans leurs gourbis respectifs, elle affirme même que Rabah Ouamer portait son bras en bandoulière.

Chez les Aït-Ahmed, on releva la tête, le père de sidi Hammouda prit des allures franchement provocantes, quant à sidi Hammouda, il devint l'idole de sa Kharrouba et en vint même à abuser des sentiments de respect mêlés d'orgueil des uns et de la crainte à peine voilée des autres.

Il était à la fleur de l'âge quand à la Jema'a (conseil des sages), on jugea que les mœurs se dissolvaient, on attribua naturellement ce relâchement à l'impiété engendrée par l'absence de lieu de culte, certains vieux, des Aït-Ismaïl envièrent les villageois des massifs avoisinants, qui avaient la chance d'avoir une mosquée, pourquoi n'en construisait-on pas une dans leur village ? Les Aït-Ismaïl défendaient d'autant plus cette idée qu'ils s'enorgueillissaient de compter parmi leurs ascendants des talebs (hommes connaissant les rudiments de la langue arabe et le Qoran) et même un Qâdi mais cela remontaient à très loin, bref, à la Jema'a, quand sidi Hammouda avait 20 ans (c'était en 1908), les sages des 3 Kharroubas décidèrent la construction d'une mosquée, on la construisit minuscule, à l'image même du village, naturellement les Aït-Ismaïl s'y firent remarquer, leurs fréquentations à la mosquée étaient tellement assidues, que très vite ce lieu de culte devint presque leur fief, non qu'on ne vit pas d'autres fidèles des deux Kharroubas, quant à sidi Hammouda, il se comporta comme un impie sournois, méchant, cynique, il ne se faisait pas faute de provoquer certains Aït-al-Arbi qui se faisaient remarquer par leur piété dont il disait qu'elle était factice, destinée à leurrer les autres. D'ailleurs, il en arrivait même à afficher son impiété, à claironner tout haut sa mécréance, à persécuter les fidèles à quelques Kharroubas qu'ils appartinssent, il était devenu le tyran, la terreur des fidèles, car il avait horreur de voir les fidèles se rendre à la mosquée, invoquer il ne savait qui au juste et se prosterner toujours dans la même direction, non! ces pratiques étaient pour lui plus avilissantes que les travaux des champs. Pensez-donc! des Aït-al-Arbi dans ce lieu! voilà le comble de la dissolution des mœurs!

Sidi Hammouda fit donc tout ce qui était son pouvoir pour détourner ceux de sa Kharrouba de ces pratiques avilissantes, en vain, car ils continuaient à se rendre à la mosquée, en cachette, furtivement, sans essayer le moins du monde d'éveiller ses soupçons, mais il finit par s'en rendre compte et sa colère monte alors de plusieurs crans, il n'en devint que plus despotique, il cherchait noise à tous ceux qu'il voyait aller à la mosquée ou en sortir, il chercha surtout querelle aux jeunes et ses bagarres se multiplièrent.

Sa mère Kamouma eut beau le raisonner, le sermonner, il était intraitable. Elle voulut le marier à sa cousine Nejma, c'était une fille robuste, pleine de vitalité, elle lui ressemblait beaucoup, ardente aux travaux, elle semblait créée pour lui, elle lui donnerait beaucoup de garçons, il ne serait plus seul contre tout le village. Imma Kamouma savait que s'il acceptait de se marier, il finirait par s'assagir, d'ailleurs, elle avait raison de s'inquiéter, son fils unique frisait la trentaine et n'avait nullement envisagé le mariage et puis la belle et vigoureuse Nejma, serait la bru idéale dont Imma Kamouma avait toujours rêvé. Sidi Hammouda ne l'entendait pas de cette oreille, il ne voulait en aucun cas perdre sa liberté, le mariage était pour lui une autre façon de se rabaisser, de se rendre esclave, or, il tenait à sa liberté d'action, non! il ne marierait pas, il continuerait à dormir seul sur sa natte d'alfa sur laquelle sa mère avait posé une peau de mouton pour rendre la couche du fils plus douillette.

L'inquiétude d'Imma Kamouma s'accrut d'autant que ses filles se marièrent l'une après l'autre, l'âge minait son mari frappé à 55 ans de perclusion, elle trimait seule aux champs, ils en avaient trois enclos plantés de figuiers, d'oliviers, de grenadiers, mais les arbres devenait improductifs, ils vieillissaient et les travaux étaient loin de suffire, d'ailleurs les haies de cactus aussi demandaient à être replantées, car elle aussi tombaient sous la loi de l'âge, le gourbi menaçait ruine, mais sidi Hammouda se souciait très peu de la situation matérielle de ses parents.

Imma Kamouma désespérait de le voir un jour assagi et marié comme ses sœurs, elle s'en ouvrit à une de ses vielles cousines qui la conduisit chez un marabout dont les amulettes passaient pour dénouer les problèmes les plus épineux. Sept kilomètres durent être traversés par les deux femmes, dangereux étaient les sentiers muletiers, les pentes abruptes et risqués, les chemins parmi les vallons encaissés. Mais l'amulette de si Tahar, le célèbre marabout se révéla inopérante, une semaine en effet se passa sans que le comportement de sidi Hammouda changeât, au bout d'un mois Imma Kamouma fut atteinte de véritable crises de désespoir, son Hammouda était plus turbulent que jamais.

La rencontre du Cheikh Ahmed al-Alawi (1919)

La nouvelle se propagea comme traînée de poudre qu'un grand Cheikh invité par l'imam de la mosquée du village allait venir (c'était en 1919), on ne savait au juste quand, tout le monde disait que ce Cheikh était tellement pieux que Dieu avait fait de lui le remplaçant du prophète (khalifat ar-rassoul 'ala al-arwah). Son arrivée était donc attendu avec fébrilité tant par les fidèles que par les autres. Seul sidi Hammouda était fou de rage et de dépit. Comme il n'en avait pas assez de voir ceux de son village s'avilir! voilà que ce Cheikh allait contribuer d'avantage à la dissolution des mœurs, non! sidi Hammouda ne se laisserait pas, il fallait l'enterrer, lui d'abord, pour permettre à ce Cheikh de corrompre encore ses concitoyens. Et sidi Hammouda jura en lui-même de s'opposer de toutes ses forces à son arrivée.

Un jour il alla au cimetière auprès de la tombe légèrement exhaussée de celle de qui on disait qu'elle était son arrière grand-mère et jura d'humilier le Cheikh en question tant et si bien qu'il ne remettrait plus jamais les pieds au village. Quand il s'en retourna au village, grande fut sa surprise de voir les rues désertes, quelques femmes, au seuil de leurs gourbis échangeaient des propos, comme elles n'en échangeaient pas d'habitudes, elles parlaient de l'homme pieux et elles disaient qu'il devait être à la Jema'a avec leurs hommes. Sidi Hammouda avait traîné ses pas pour mieux saisir ce que les femmes se disaient. Personne n'était au courant de ses sombres desseins, d'ailleurs elle n'avaient pas fait attention à lui , car elles savaient qu'il ne faisait jamais du tort aux femmes.

Fou de rage, sidi Hammouda s'envola vers la Jema'a, presque tous les hommes valides étaient là, agglutinés autour d'un homme, ils l'écoutaient parler. Le regard de sidi Hammouda s'assombrit, c'est à peine s'il remarqua que l'homme était grand, habillé d'une gandoura blanche, que sa barbe était fournie et longue, qu'il était enturbanné et qu'il portait au cou un chapelet aux grains énormes. Furieux, sidi Hammouda, de ses coudes robustes, de ses grosses mains, jouant des reins et des épaules, se fraya difficilement un passage. Ses concitoyens devinèrent son intention et soudain eurent peur pour l'hôte. Arrivé au premier rang, sidi Hammouda s'arrêta net, comme cloué par une force irrésistible, par quelque chose qu'il n'avait jamais senti. Il eut beau vouloir avancer, ses jambes n'obéissaient plus à sa volonté, pourtant à peine deux mètres le séparaient de l'étranger, de cet étranger qu'il avait juré d'humilier comme il ne l'avait jamais fait jusque-là, il ne l'avait jamais vu auparavant, mais ce ne pouvait être que son pire ennemi, n'était-il pas venu corrompre les bonnes traditions viriles de sa race? Sidi Hammouda écumait de rage, il était bel et bien impuissant à faire le moindre geste.

Ses concitoyens pensèrent, à leur grand étonnement, qu'il avait changé, car les paroles de l'étranger agissaient sur eux, les métamorphosaient, les plus incrédules en vinrent même à lui prêter attention et à se laisser gagner à ses idées. Les gens du village pensaient donc que sidi Hammouda, tout comme eux, était subjugué par le verbe du Cheikh. Sidi Hammouda malgré lui, écouta le prêche de l'étranger honni. Peu à peu, il trouva que son langage était limpide, éloquent, simple, bouleversant, sage...
"-Frères, l'homme accompli est celui qui dépasse son animalité, regardez-moi ces montagnes élevées, qui d'entre-nous peut se targuer de rivaliser avec elles en hauteur? Nous avons beau regarder nos frères de haut, nos têtes ne seront jamais au niveau de ces pics, regardez bien ce qui vous entoure, ces forêts, cette myriade de villages terrés au fond des vallées ou perchés sur les flancs des montagnes, ces montagnes mêmes, tout ce que vous voyez est condamné à disparaître, la force dont le Très-Haut a gratifié certains d'entre nous, nous est certainement encore plus éphémère...".

Sidi Hammouda écoutait et chaque mot le traversait de part en part. Oui! leurs oliviers vieillissaient, sa mère dut en arracher plusieurs, leurs figuiers produisaient peu à cause de leur âge, ces montagnes disparaîtraient peu à peu, il le voyait aux éboulements fréquents, mais où étaient-donc les ancêtres qui lui avaient légué sa force physique, sa dextérité? Enfouis sous la terre, eh bien! lui aussi était condamné à suivre leur chemin. D'ailleurs, il n'était aussi agile qu'auparavant, tiens! Mais l'exemple était là! Est-ce qu'il pouvait bouger devant ce Cheikh? Où était cette force dont il s'enorgueillissait? Ne l'avait-elle pas trahi? Certes, cette trahison était passagère, mais sa force lui fausserait compagnie, il en était sûr maintenant. Le Cheikh dit la vérité.

Jamais sidi Hammouda ne sut comment il baisa les mains du Cheikh qui, de son côté, le bénit. Depuis, sidi Hammouda se mit à faire ses prières à la mosquée, il changea de caractère, il devint humble, perdit son arrogance, n'exhiba plus ses muscles, sa mère en était folle de joie, elle le maria à Nejma sans difficultés. Sidi Hammouda à trente ans se mit à labourer leurs champs, il était gauche, mais Nejma était là pour l'aider. Son père mourut, puis sa mère. Sidi Hammouda cherchait le Cheikh, il brûlait du désir de le revoir, il s'enquit de lui et sut qu'il était natif de Mostaganem, alors il n'hésita plus et partit pour l'ouest.

C'était en 1924, il ne savait pas au juste pourquoi il était venu, ce qu'il cherchait réellement, revoir le Cheikh oui, le Cheikh était devenu un besoin impérieux, un appel irrésistible, tellement puissant qu'il avait laissé femme et enfants pour obéir à cet appel. Et le voilà maintenant à la zawiya de Mostaganem, avec son saroual (pantalon ample et plissé), sa gandoura élimés, ses mocassins éculés fait de caoutchouc, il avait honte de se trouver parmi tant de gens policés, leur courtoisie, leur bonté l'avaient subjugué, il y avait des Kabyles qu'ils reconnut à leur parler et bien d'autres hommes.
Il passa la première nuit sans voir le Cheikh, il était en Siyyaha ( tournée spirituelle), lui avait-on dit. Le lendemain de son arrivée, le Cheikh le reçut et il le reconnut, sidi Hammouda n'en revenait pas! Etait-ce possible au Cheikh, lui qui voyait tant de gens, de reconnaître sidi Hammouda, simple Kabyle, sans rang social élevé, sans culture? Il fallait que le Cheikh ne fût pas un homme ordinaire, pensait sidi Hammouda.

Dés que le mûqaddam l'introduisit, sidi Hammouda fut frappé par la sobriété du décor, une pièce plus longue que large couverte de nattes, sur un matelas, adossé contre le mur se tenait le Cheikh dans une position hiératique, à côté de lui, son chapelet au grains énormes et un gros livres. Sidi Hammouda baisa les mais du Cheikh, celui-ci le dévisagea et, comme s'il avait lu dans sa pensée, lui demanda s'il était venu chercher la paix intérieure.
-Oui! oui! sidi! c'est bien cela, depuis votre dernière visite dans notre village, je ne me reconnaissais plus, ou plutôt je m'étais métamorphosé, grâce à vous, sidi, grâce à vous!
-Rends grâce au Tout-Puissant, frère! C'est Lui Seul qu'il faut louer, Lui Seul!
-Sidi! Avant de vous connaître j'étais impie, depuis votre visite, je fais mes prières régulièrement, mais je voudrais étancher ma soif.
-Frère! tu viens avec ta lampe bien huilée et une mèche neuve, tu retourneras chez toi satisfait inchAllah!
Sidi Hammouda eut d'abord à répéter un certain nombre de litanies, à jeûner une semaine durant, puis le Cheikh l'introduisit dans la khalwa (retraite spirituelle). Au bout du troisième jour, sidi Hammouda parvint à sa réalisation spirituelle.

Allègre, léger comme le vent qui siffle en s'amusant avec son Jurjura, sidi Hammouda s'en retourna auprès de sa femme et de ses cinq enfants. Personne au village ne fut étonné de le voir évoluer avec un grand chapelet au grains noire autour du cou, car maintenant il faisait non seulement ses prières obligatoires, mais encore des prières surérogatoires. Il devint l'hôte le plus assidu de la minuscule mosquée, assis en tailleur, il restait bien après les autres fidèles à égrener son chapelet, invoquant Allah par Ses plus Beaux-Noms.

Au village les gens parlaient de lui avec respect, les plus vieux comme les talebs des Aït-Ismaïl, ses analyses du Qoran, dont il avait appris quelques sourates, étaient jugées trop subtiles pour être à la portée des talebs, encore moins à celle des communs. Quand sidi Hammouda vous parlait, il usait de métaphores, de symboles dont personne ne savait où il pouvait les chercher, lui qui n'était jamais allé à aucune medersa. En quelques années il acquit la réputation d'être non seulement l'homme le plus pieux et le plus sage, mais surtout le plus versé dans la religion, de l'avis même des talebs des Aït-Ismaïl, dont certains avaient fréquenté certaines medersas de Sétif.

Les dernières années auprès du maître en tant que mûjarrid

Mais sidi Hammouda se sentait à l'étroit dans son village natal, Tifrig l'étouffait, il s'entendait assurément avec tout le monde, il ne compta plus d'ennemis ni chez les Aït-Ismaïl, ni chez les Aït-al-Arbi et encore moins parmi les siens, il avait su se faire aimer de tous, c'était à lui que l'on se référait pour arbitrer les différends qui opposaient tel soff (clan) à tel autre, ses arbitrages étaient toujours empreints de pondération, de sagesse, d'équité. Malgré tous les signes de considération dont on l'entourait, sidi Hammouda se sentait insatisfait, il projetait le secret désir d'aller vivre auprès de celui qui polissa son cœur et en fit le réceptacle de la lumière divine, continuer à vivre loin de lui, lui devenait chaque jour insupportable.

Donc au tout début des années trente, sidi Hammouda vendit ses trois lopins de terres et s'en alla avec sa femme et ses enfants à Mostaganem. Il pria le Cheikh de faire de lui ce que Dieu lui inspirerait de faire. Comme il avait appris à faire les travaux des champs, il fut chargé de cultiver la ferme dite "Debdaba", que le Cheikh al-Alawi venait justement d'acheter. Avec sa femme Najma, ardente au travail, ses cinq enfants, sidi Hammouda, désormais mûjarrid (démuni au service de la zawiya), travailla tant et si bien, que le Cheikh al-Alawi le compta parmi ses disciples dévoués et sincères.

Mais le Cheikh al-Alawi mourut (14 juillet 1934), sidi Hammouda le pleura à larmes brûlantes et prêta serment d'allégeance au nouveau Cheikh Adda Bentounès. Malgré l'adversité, sidi Hammouda le mûjarrid continua à verser sa sueur et ses larmes sur le sol de la "Dabdaba", son cœur saignait en effet de savoir que tel grand-mûqaddam levait l'étendard de la dissidence et s'emparait sans autre forme de procès des biens de la confrérie qu'il savait immobilisés (Habous) par son Cheikh vénéré au profit de tous les frères, c'était le Cheikh Adda qui le consolait. La deuxième guerre mondiale fit empirer la situation, les frères résidant à la zawiya-mère n'eurent bientôt presque plus de provisions, les communications étaient presque coupées et le Cheikh Adda ne pouvait se déplacer en dehors du district de Mostaganem.

Quoi qu'il en fût, sidi Hammouda travailla la terre avec encore plus de cœur, il arrosa les pommiers, émonda les poiriers, planta des légumineuses et des légumes, sa femme Nejma le seconda dans tous ses travaux, en outre, elle veillait sur la basse-cour, préparait les galettes pour le Cheikh Adda et ses disciples. Mais le Cheikh Adda dut lui aussi rejoindre le "voisinage du compagnon suprême", d'après sa propre expression, sidi Hammouda, le mûjarrid, prêta serment d'allégeance au fils aîné du Cheikh défunt. Il était jeune, aussi jeune que l'un des fils de sidi Hammouda.

Sidi Hammouda avait les larmes aux yeux, l'évocation de ces tristes souvenirs l'ébranlait, il observait un long silence, puis du revers de sa main droite il essuyait ses larmes, mais restait encore pensif, comme absent, son regard vague, se perdait, enfin il continuait à parlait de sa voix grave au débit long.

Sidi Hammouda mourut au début des années 90, (qu'Allah lui fasse miséricorde et lui accorde ses bienfaits et ses faveurs).


Auteur: Salah Khelifa, Alawisme et Madanisme, des origines immédiates aux années 50.
Thèse pour l'obtention du Doctorat d'état en études Arabes & Islamiques.
Université Jean Moulin Lyon III.
 
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