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Ibrahim Titus Burckhardt
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Écrit par William Stoddart   

 

Ibrahim Titus Burckhardt est né à Florence en 1908 dans une famille suisse germanique d’artistes et d’historiens de l’art, Ibrahim Titus Burckhardt a consacré toute sa vie à l’étude de l’art traditionnel et sacré. Il a beaucoup voyagé dans tous les pays du monde arabo-musulman, avec une préférence pour le Maroc où il séjourna longuement dans les années 30. Durant cette période, il apprendra l’arabe, se convertira à l’islam dans la Tariqa Derkaouia et choisira le nom de Sidi Ibrahim.



Il est auteur de nombreux ouvrages sur le Maroc et précisément sur Fès. Il sera le premier à parler d’ "arts islamiques", car avant lui on parlait d’arts orientaux. Il a écrit entre autres un livre intitulé Sagesse et splendeur des arts islamiques.

Mandaté en 1972 par l’UNESCO et le gouvernement marocain pour entamer une recherche scientifique sur la ville de Fès, il publia Fès, City of Islam. Une étude qui a permis à la ville impériale d’être classée patrimoine universel.

Bien que Ibrahim Titus Burckhardt n'était pas affilié directement à la tariqa al-Alawiyya ou à la Maryamiyya al-Alawiyya, malgré son amitié avec Frithjof Schuon ('Isa Nûru-Dîn Ahmed) mais à la Tariqa Derkaouia, nous avons voulu qu'il soit présent sur ce site pour le grand travail qu'il a fait au service de l'islam en général et du Soufisme en particulier. (Derwish al-Alawi)

 

Titus Burckhardt Et l'École Traditionaliste


Titus Burckhardt, Suisse allemand, est né à Florence en 1908 et décédé à Lausanne en 1984. Il a consacré toute sa vie à l'étude et à l'exposition des différents aspects de la Sagesse et de la Tradition.

A l'âge de la science moderne et de la technocratie, Titus Burckhardt fut l'un des plus subtils et puissants interprètes de la vérité universelle, dans le domaine de la métaphysique aussi bien que dans celui de la cosmologie et de l'art traditionnel. Dans un monde où règnent l’existentialisme, la psychanalyse et la sociologie, il fut l'un des plus grands porte-parole de la philosophia perennis, cette “sagesse incréée” qui s'exprime dans le Platonisme, le Vedanta, le Soufisme, le Taoïsme et d'autres authentiques enseignements ésotériques et sapientiels. En termes de littérature et de philosophie, il fut un membre éminent de l’ “école traditionaliste” du vingtième siècle.

Le grand précurseur et initiateur de l'école traditionaliste fut René Guénon (1886-1951). Celui-ci fit remonter l'origine de ce qu'il appelait la déviation moderne à la fin du Moyen-Age et au début de la Renaissance, cette grande irruption de la sécularisation qui vit le nominalisme l'emporter sur le réalisme, l'individualisme (ou l'humanisme) remplacer l'universalisme, et l'empirisme bannir la scolastique.

Une partie importante de l'œuvre de Guénon fut donc constituée par sa critique du monde moderne d'un point de vue implacablement “platonicien” ou métaphysique. Ceci fut pleinement développé dans ses deux remarquables ouvrages La Crise du monde moderne et Le règne de la quantité et les signes des temps.

La face positive de l'œuvre de Guénon fut son exposition des principes immuables de la métaphysique universelle et de l'orthodoxie traditionnelle. Sa source principale fut la doctrine de la “non-dualité” de Shankara (advaïta), et son maître livre à cet égard L'homme et son devenir selon le Vedanta. Cependant, il se tourna aussi volontiers vers d'autres sources traditionnelles puisqu'il considérait toutes les formes traditionnelles comme des expressions diverses de la Vérité une et supra-formelle.

Un dernier aspect de l'œuvre de Guénon fut sa brillante exposition du contenu intellectuel des symboles traditionnels, quelque soit leur religion d'origine. Voir à cet égard son livre Symboles fondamentaux de la science sacrée.

Érudit de renom profondément influencé par Guénon fut Ananda K. Coomaraswamy (1877-1947), qui, parallèlement à ses éminentes qualités et à ses talents personnels, eut le mérite de découvrir, relativement tard dans sa vie, le point de vue traditionnel, tel qu'il avait été exposé, si amplement et si précisément, par les livres de Guénon, et de se laisser parfaitement convaincre de son bien-fondé et sa justesse.

Il est important de noter que les écrits de Guénon, bien que d'une importance décisive, furent de caractère purement théorique et n'eurent pas la prétention de traiter de la question de la “réalisation”. En d'autres termes, leur objet fut généralement l’ “intellectualité” (ou la doctrine) et non directement la “spiritualité” (ou la méthode).

Le soleil se leva pour l'école traditionaliste avec l'apparition de l'œuvre de Frithjof Schuon (né à Bâle en 1907). Il y a trente ans, un thomiste anglais écrivit à son sujet: “Son oeuvre a l'autorité intrinsèque d'une intelligence contemplative.”(1) Plus récemment, un illustre universitaire américain a déclaré: “En profondeur et en ampleur, c'est un parangon de notre temps. Je ne connais pas de penseur vivant qui lui soit de loin comparable.”(2) T. S. Eliot émit une opinion semblable, lorsqu'il écrivit en 1953 au sujet du premier livre de Schuon: “Je n’ai rencontré aucun livre plus impressionnant en fait d'étude comparative des religions d'Orient et d'Occident."

L'œuvre de Schuon fit son apparition pendant la deuxième partie de la vie de Guénon. Jusqu'à sa mort, Guénon désigna Schuon (par exemple dans les Études Traditionnelles) comme “notre éminent collaborateur”. Schuon continua d'une façon encore plus saisissante la critique pénétrante et irréfutable du monde moderne, et atteignit des sommets insurpassables dans son exposition de la vérité essentielle - illuminatrice et salvatrice - qui se trouve au cœur de toutes les formes révélées. Schuon a donné à cette vérité supra-formelle le nom de religio perennis. Ce terme, qui n'implique pas le rejet des termes similaires de philosophia perennis et sophia perennis, suggère néanmoins une dimension supplémentaire infailliblement présente dans les écrits de Schuon. C'est que la compréhension intellectuelle entraîne une responsabilité spirituelle, que l'intelligence requiert un complément de sincérité et de foi, et que le "voir" (en hauteur) implique le "croire" (en profondeur). En d'autres termes, plus vaste est notre perception de la vérité essentielle et salvatrice, plus grande est notre obligation d'un effort de "réalisation" intérieure ou spirituelle.

L'oeuvre de Schuon débute par une étude d'ensemble, dont le titre même sert à planter la scène: L'Unité transcendante des religions. La liste de ses ouvrages ultérieurs inclue Language of the Self (sur l'Hindouisme), Images de l'Esprit (contenant un précieux exposé sur le Bouddhisme), Comprendre l'Islam, Castes et Races, Logique et Transcendance, et un large "compendium" d'aperçus philosophiques et spirituels intitulé L'Ésotérisme comme Principe et comme Voie.

titus burckhardt & frithjof schuon 1942 Nous pouvons à présent revenir à Titus Burckhardt. Bien qu'il ait vu le jour à Florence, Burckhardt était issu d'une famille patricienne de Bâle. Il était le petit-neveu du célèbre historien de l'art Jacob Burckhardt et le fils du sculpteur Carl Burckhardt. Titus Burckhardt était d'un an le cadet de Frithjof Schuon, et ils passèrent ensemble à Bâle leurs premières années d'école à l'époque de la première guerre mondiale. Ce fut le début d'une amitié intime et d'une union intellectuelle et spirituelle profondément harmonieuse qui devait durer toute une vie.

Le principal exposé métaphysique de Burckhardt, qui fournit un complément admirable à l'oeuvre de Schuon, est l'Introduction aux doctrines ésotériques de l'Islam. Ce livre analyse d'une façon compréhensive et concise la nature de l'ésotérisme comme tel. Par une série de définitions lucides et sobres, il précise ce qu'est l'ésotérisme et ce qu'il n'est pas, puis examine les fondements doctrinaux de l'ésotérisme islamique ou soufisme, et termine sur une description inspirée de l’ “alchimie spirituelle” ou de la voie contemplative qui mène à la réalisation intérieure. Cet ouvrage établit Burckhardt comme l'interprète par excellence, après Schuon, de la doctrine intellectuelle et de la méthode spirituelle.

Burckhardt a consacré une grande partie de ses écrits à la cosmologie traditionnelle qu'il a perçue plutôt comme la “servante (ancilla) de la métaphysique”. Il en a formulé les principes dans un article important: “Nature de la perspective cosmologique” publié dans les Études Traditionnelles en 1948. Bien plus tard, il a traité de façon particulièrement complète tout le champ de la cosmologie — avec des références détaillées aux principales branches de la science moderne — dans un traité exhaustif: “Cosmologie et science moderne” (Études Traditionnelles, 1965; repris dans Science moderne et Sagesse traditionnelle [Archè, Milan; Dervy, Paris; 1986).

Non sans rapport avec son intérêt pour la cosmologie, Burckhardt avait une affinité particulière avec l'art et l'artisanat traditionnels et il se montra profond interprète de l'architecture, de l'iconographie, et d'autres formes de l'art et de l'artisanat traditionnels. Il souligna en particulier la façon dont ces derniers avaient été — et peuvent être encore — mis en valeur spirituellement: en tant qu'activités (ou métiers) transmettant, en vertu leur symbolisme inhérent, un message doctrinal; et aussi en tant que supports de réalisation spirituelle — bref, en tant que moyens de grâce. Ars sine scientia nihil. Il s'agit ici de scientia sacra et d'ars sacra, deux faces d'une même réalité. C'est le domaine, au sein des différentes civilisations traditionnelles, des initiations artisanales — par exemple, en ce qui concerne le Moyen-Age, le domaine de la maçonnerie opérative et de l'alchimie.

L'oeuvre principale de Burckhardt en matière de cosmologie fut son livre magistral Alchimie: sa signification et son image du monde, lumineuse présentation de l'alchimie comme expression d'une psychologie spirituelle et comme support intellectuel et symbolique de la contemplation et de la réalisation.

Dans le domaine de l'art, le principal ouvrage de Burckhardt fut son livre Principes et méthodes de l'art sacré qui contient maints remarquables chapitres sur la métaphysique et l'esthétique de l'Hindouisme, du Bouddhisme, du Taoïsme, du Christianisme et de l'Islam, et se termine par un aperçu concret et pratique sur la situation contemporaine intitulé "Décadence et renouveau de l'art chrétien". Un abrégé d'ensemble des éléments essentiels de ce livre doit paraître pour la première fois dans The Unanimous Tradition, recueil d'articles d'auteurs traditionalistes rédigé par Ranjit Fernando (Institute of Traditional Studies, Colombo, 1991).

Pendant les années cinquante et soixante, Burckhardt fut directeur artistique de la maison d'édition Urs Graf à Olten près de Bâle. Pendant ces années, sa principale activité fut la préparation et la publication de toute une série de fac-similés de beaux manuscrits enluminés du Moyen-Age, en particulier les premiers manuscrits celtiques de l'Évangile, tels que le Livre de Kells et le Livre de Durrow (du Trinity College à Dublin) et le Livre de Lindesfarne (de la British Library à Londres). Ce fut un travail de pionnier de la plus haute qualité en même temps qu'un exploit d'édition qui connut immédiatement un accueil favorable de la part des experts comme de la part du grand public.

Son édition du magnifique fac-similé du Livre de Kells valut à Burckhardt une rencontre inoubliable avec le Pape Pie XII. Les Editions Urs Graf souhaitaient présenter un exemplaire de l'oeuvre à la sainte et princière personne du Pape, et on décida que nul n'était mieux qualifié pour ce faire que le directeur artistique Burckhardt. Aux yeux du Pape, Burckhardt était apparemment un gentilhomme protestant de Bâle. Le Pape lui accorda une audience privée à sa résidence d'été de Castel Gandolfo. Quand, dans la salle d'audience, la silhouette vêtue de blanc du Pape apparut soudain, ce dernier s'approcha de son visiteur de manière accueillante et lui dit en allemand: Sie sind also Herr Burckhardt? (“Alors vous êtes Monsieur Burckhardt?”) Burckhardt s'inclina, et quand le Pape lui offrit sa main portant l'anneau du pêcheur, il la prit respectueusement dans la sienne. Toutefois, en non-catholique qu'il était, il baisa, non l'anneau (comme il est de coutume chez les catholiques), mais les doigts du Pape. “Ce que le Pape permit en souriant,” ajoute Burckhardt.

Durant un moment, les deux hommes s'entretinrent ensemble de l'Age des Ténèbres et des manuscrits insurpassables des Évangiles qui avaient été produits avec tant d'amour et tant d'art à cette époque. Au terme de l'audience, le Pape donna sa bénédiction: "Du fond du coeur, je vous bénis, vous-même, votre famille, vos collègues, et vos amis."

C'est pendant les années passées chez les Editions Urs Graf que Burckhardt présida à la publication de la collection "Hauts lieux de l'Esprit" (Stätten des Geistes). Il s'agit d'études historiques et spirituelles ayant pour objet les manifestations du sacré dans les grandes civilisations, dont le Mont Athos, l'Irlande celtique, le Sinaï, Constantinople et autres lieux. Burckhardt y donna sa contribution personnelle avec les livres Sienne, ville de la Vierge, Chartres, genèse de la cathédrale, et Fès, haut lieu de l'Islam. Sienne est une description émouvante de la grandeur, et finalement de la décadence, d'une cité chrétienne qui, du point de vue architectural, demeure encore aujourd'hui une sorte de joyau gothique. La plus intéressante partie de l'ouvrage est toutefois l'histoire de ses saints. Burckhardt consacre bon nombre de pages à Sainte Catherine de Sienne (qui n'hésita jamais à reprendre le Pape de son temps quand elle le jugea nécessaire) et à Saint Bernardin de Sienne (qui fut l'un des catholiques les plus célèbres à pratiquer l'invocation du Saint Nom et à prêcher au peuple la doctrine de son pouvoir salvateur). Chartres est l'histoire de l'"idéalisme" religieux (au meilleur sens du terme) qui soutint la conception et la réalisation pratique des cathédrales du Moyen-Age, témoins ineffaçables d'une époque de foi à travers les siècles humanistes ultérieurs. Dans Chartres, Burckhardt expose le contenu intellectuel et spirituel des différents styles architecturaux, faisant non seulement la distinction à cet égard entre le gothique et le roman, mais aussi entre les différentes expressions du seul roman. C'est un exemple parfait de ce qu'est le discernement intellectuel.

L'un des chefs d’œuvre de Burckhardt est sans aucun doute son livre Fès, haut lieu de l'Islam. Alors qu'il était jeune homme, dans les années trente, Burckhardt passa plusieurs années au Maroc, où il noua des liens d'amitié intime avec plusieurs remarquables représentants de l'héritage spirituel maghrébin jusque-là subsistant. Ce fut de toute évidence une période de formation dans la vie de Burckhardt, et une large part de son message et de son style ultérieurs a pour origine ces premières années. Dès cette époque, il mit par écrit une grande partie de son expérience, sans la publier alors, et c'est seulement à la fin des années cinquante que ces écrits et ces expériences vinrent à maturité dans un livre définitif et magistral. Dans Fès, haut lieu de l'Islam Burckhardt raconte l'histoire d'un peuple et de sa religion, histoire qui fut souvent violente, souvent héroïque, et parfois sainte. Tout au long de cette histoire court la trame de la piété et de la civilisation islamiques, que Burckhardt décrit d'une manière sûre et lumineuse, tout en relatant maints enseignements, paraboles et miracles des saints de nombreux siècles, et en exposant non seulement les arts et artisanats de la civilisation islamique, mais aussi ses sciences "aristotéliciennes" et ses méthodes administratives. On trouve beaucoup à apprendre en matière de gouvernement des hommes et des sociétés dans la présentation clairvoyante que donne Burckhardt des principes qui sous-tendent les vicissitudes dynastiques et tribales, avec leurs échecs et leurs succès.

Dans un esprit proche de Fès, une autre œuvre de maturité de Burckhardt est son livre La culture maure en Espagne. Comme toujours, c'est un livre de vérité et de beauté, de science et d'art, de piété et de culture traditionnelle. Ici, comme dans plusieurs de ses livres, il est question du romanesque, du chevaleresque, du poétique et du véridique de la vie pré-moderne.

Pendant ses premières années au Maroc, Burckhardt se plongea dans la langue arabe et assimila les classiques du soufisme dans leur texte original. Lors des dernières années de sa vie, il devait partager ces trésors avec un large public par ses traductions d'Ibn `Arabî (3) et de Jîlî (4). L'un de ses plus importants travaux fut à cet égard sa traduction des lettres spirituelles du célèbre Cheikh marocain Moulay al-`Arabî ad-Darqâwî (5). Ces lettres, un précieux recueil de conseils pratiques, constituent un classique de la spiritualité.

Le dernier grand ouvrage de Burckhardt fut son importante monographie L’art de l’islam. Les principes intellectuels et la fonction spirituelle de la création artistique — illustrés ici surtout dans ses formes islamiques — nous y sont clairement et richement présentés. Avec ce noble volume, l'incomparable corpus littéraire burckhardtien se clôt.


(1) Bernard Kelly, in Dominican Studies (Londres), Vol. 7, 1954.
(2) Professeur émérite Huston Smith, 1974.
(3) La Sagesse des Prophètes (Fusûs al-Hikam), Albin-Michel, Paris, 1955.
(4) De l'Homme Universel (Al-Insân al-Kâmil), Derain, Lyon, 1953.
(5) Lettres d'un Maître Soufi, Archè, Milan; Dervy, Paris; 1978.

 

Ibrahim Titus Burckhardt Et l'École Traditionaliste Par William Stoddart

 
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