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Muhammad Saïd Artebas
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Écrit par Jacques Vigne   

 

En 1983, je faisais mes études de psychiatrie à Paris et le moment de faire mon service militaire est arrivé. J’ai choisi la coopération, et comme j'avais déjà un début d'intérêt pour le soufisme, j’ai opté pour l'Algérie où je sentais que je pourrais être en contact avec un enseignement traditionnel dans la culture de là-bas. J'ai lu le livre de Martin Lings Un saint musulman du XXe siècle aux Éditions traditionnelles qui était consacré au Cheikh El Alawi, et j'ai été rencontré une fois Eva de Vitray Meyérovitch, connue en France pour son Anthologie du soufisme et ses traductions des auteurs du Tassawwuf persan. Elle m’a orienté vers la tariqa d’El Alawi.


Dès que je suis arrivé à Sétif sur les hauts plateaux algériens pour prendre mon poste de psychiatre à l'hôpital et d'enseignant à l'université, j'ai été rencontré Saïd. En parlant de mon intégration dans cette ville nouvelle et de ma position d’étranger nouvellement arrivé, je me souviens clairement qu’il m’a dit : « Vous vous sentez étranger, mais nous sommes tous exilés sur cette terre. Intensifiez ce sentiment d'exil ! » Après mon séjour de quinze mois en Algérie, je suis parti en Inde où je suis finalement depuis dix-huit ans. Cette phrase de Saïd est demeurée pour moi comme un fil de lumière à travers toutes ces années de vie à l'étranger. Les entretiens paisibles que nous avions dans l'arrière-boutique de la librairie près de la mosquée de Sétif sont pour moi parmi les meilleurs souvenirs de mon séjour de quinze mois en Algérie. Nous étions loin des vociférations de l'actualité, et de la violence qu’on sentait déjà dans l'atmosphère en 1984. Il y avait dans ces entretiens une paix fondamentale reliée à l'inscription claire qu’avait Saïd dans une silsila, une chaine initiatique, je m'en aperçois mieux rétrospectivement. Nous pouvions parler de questions qu’avaient approfondies les meilleurs esprits depuis des siècles, et qui sont une nourriture pour l'âme.

La location même des entretiens, dans une arrière-boutique, pendant que son fils s’occupait des clients au comptoir, était une preuve vivante de la compatibilité du monde spirituel et du monde matériel, de l'intérieur et de l'extérieur. Même si les soucis de la vie étaient là, la certitude de cette comptabilité procurait une sérénité profonde.

Un des enseignements de Saïd qui m'est resté jusqu'ici, et qui s’approfondit de jour en jour est une image simple : s’il y a une suite de zéros, et qu’on met le un après, cela donnera une quantité infinitésimale, mais si l’on met ce un devant, cela fera une somme astronomique. De même, nous sommes des zéros, si nous mettons l'Unité divine au dernier plan, nous ne serons toujours pas grand-chose, mais si nous la mettons avant tout, nous aurons une expansion "astronomique". Cette notion d'Unité est également fondamentale dans l'enseignement de l'Inde, et aussi en Chine : avant-hier, j'ai terminé une préface qu’on m’a demandée pour la traduction française d'un recueil en trois volumes sur les enseignements du bouddhisme chinois, le Tch’an, et j'ai été frappé de la manière dont les grands maîtres de cette tradition insistent directement sur l’expérience du Un.

Pour moi à l'époque qui n'avais que 27 ans, la question de l’enseignement initiatique était relativement nouvelle. Elle est diluée dans le catholicisme, ou une hiérarchie sourcilleuse et jalouse de son autorité considère a priori avec suspicion la fonction du maître spirituel, même si elle lui rend hommage en théorie. Le problème est moins prononcé en islam, dans la mesure où tout le monde est a priori marié et égal en face de Dieu. Les chaînes initiatiques se constituent alors par affinités spirituelles spontanées entre les êtres ; ceci dit, il faut être réaliste. En islam aussi, les relations entre ces lignées mystiques et le clergé sont loin d'avoir été facile et paisible à toutes les époques, on sentait aussi cette tension en Algérie à l'époque et nous devions être très discrets.

Autant que je connaissais Saïd, il était cohérent avec lui-même, ses convictions et la transmission dont il était responsable. C'est la cohérence qui fait la différence entre un rayon de lumière ordinaire il y a un rayon laser, et l’on sait que c'est le second qui a de loin le plus de puissance. Il en va de même dans le monde spirituel, et j'ai été heureux de trouver en Saïd un être cohérent.

Les gens qui prennent la peine de réfléchir de nos jours sentent la nécessité d'un dialogue inter religieux, et il y a actuellement de nombreuses initiatives de rencontres publiques de séminaires, etc.. Il est bien qu'il en soit ainsi. Cependant, la réelle rencontre restera entre personnes individuelles, quand l'expérience spirituelle est enracinée directement dans la terre d'une relation humaine. Sinon, on risque de rester dans la théorie et dans les comparaisons de spécialistes universitaires, qui ont leur valeur mais ne sont pas l'essentiel. A travers ce genre de relations humaines et spirituelles, on peut comprendre que la tradition est basée sur l'amour, et c'est le meilleur remède à une tendance fixiste qui voudraient se servir de la tradition comme d’une arme de guerre, ainsi qu’aux sectarismes en tout genre. Si l'on se dit l’esclave de Dieu, avec un réel amour pour les autres, c'est l'état le plus élevé, si par contre on se déclare tel en faisant croire qu'on est un instrument divin pour en fait agresser les autres, c’est l’état le pire, en réalité un état infernal.

J'ai été invité en 1993 à donner un témoignage avec de nombreux intervenants de différents pays à un Parlement des Religions à Calcutta. L’imam bengali qui représentait l'islam nous a donné sa compréhension de sa propre religion par un acronyme en anglais: "ISLAM signifie : ‘I Shall Love All Mankind’ « Je dois aimer toute l'humanité ».

Lorsqu’il y a eu la fête du Mouloud, la naissance du Prophète, à Mostaganem, en 1983, cela était tombé en décembre, nous nous sommes organisés avec des frères de Sétif et je les pris dans ma voiture pour nous rendre là-bas en nous arrêtant sur le chemin pour visiter d'autres zaouïas, communautés de la Confrérie. Cela a été une chance exceptionnelle pour moi d'expérimenter directement la tradition du soufisme algérien dans son cadre, au milieu des vergers d'oranger et par un hiver particulièrement doux. Il y a eu la visite de certains marabouts aux vibrations spirituelles fortes, comme Siddi Bel Abès, mais surtout la rencontre des frères dans leur milieu de vie. Un après-midi, nous étions arrivés dans la plaine oranaise pour loger chez un frère qui étaient un riche joaillier de la ville. Il nous a parlé avec grande émotion de son maître dans la Confrérie, et quand nous avons été le voir, il s'est avéré qu'il s'agissait d'un cordonnier avec une toute petite boutique sur le marché, avec lequel nous avons pu avoir un contact spirituel intéressant. Cela est resté gravé dans ma mémoire, comme quoi un enseignement spirituel doit transcender les catégories sociales si profondément inscrites dans notre psychisme. Dans l'ensemble, le sentiment de fraternité que j'ai expérimentée durant ce tour était pour moi la preuve d'une belle réussite spirituelle an niveau de la tariqa.

Il faut avouer que durant mon séjour à Sétif, j'ai été assez pris par mon travail : nous étions seulement deux psychiatres coopérants pour un secteur de un million deux cent mille habitants qui couvrait les hauts plateaux de Sétif et la petite Kabylie. Cela voulait dire beaucoup d'astreintes, de gardes de nuit et de travail quotidien avec à la consultation de longues de patients qui a affluaient de toute la région. Il y avait en plus l’enseignement à donner à l'université pour le certificat de psychiatrie des étudiants en médecine, et celui pour la promotion des élèves infirmiers qui allaient être employés dans le nouvel hôpital psychiatrique en dehors de la ville. Tout ceci était formateur pour moi, c'était une expérience que je devais faire à cet âge-là, mais cela ne m'a pas laissé le temps que j'aurais souhaité pour une étude plus approfondie des textes soufis, un approfondissement de la langue arabe, et surtout pour la pratique spirituelle. Cependant, les techniques comme le dikr, la répétition des noms de Dieu, que j'ai faites avec la tarika, parfois au domicile même de Saïd, m’ont frappé par leur efficacité à éveiller rapidement l’intensité spirituelle.

En 2002, j'ai eu l'occasion de visiter quelque peu la Syrie. Ce qui m'a le plus touché a été la visite du tombeau d’Ibn Arabi, tranquillement niché au pied d'une montagne dans un quartier de petites institutions religieuses, à l'écart du centre ville. Par contre, j'ai cherché dans la vieille ville la maison de l’émir Abd-el-Kader où il a vécu après avoir été exilé d'Algérie, mais je n'ai pas réussi à la trouver dans l'enchevêtrement des ruelles plutôt animées des bazars typiquement moyen-orientaux. Un mois auparavant, j’avais eu l’occasion de retrouver le Sheikh Ben Tounès chez lui au Bar-sur-Loup ; il nous a parlé d'aspects profonds du soufisme, à moi-même et un groupe d’amis venus le voir, dont deux ont décidé après ce premier entretien de rentrer dans la Confrérie.

Mes deux derniers ouvrages ont été sur la mystique comparée, Le Mariage intérieur et La Mystique du silence (Albin Michel). Dans les deux, j'ai pris soin de mettre un chapitre sur le soufisme. Récemment, j'ai également terminé un livre sur Ramatirthâ (Le soleil du Soi, à paraître aux éditions Accarias). Il s'agissait d'un sage védantin du début du XXe siècle en Inde, qui était originaire de Lahore, qui savait l'arabe et le persan en plus de l’ourdou ; il avait étudié les poètes soufis dans le texte, et les musulmans de Lucknow où il avait enseigné venaient le voir en s’adressant à lui comme « le soufi ». Certainement au moment où j’ai écrit ces texte, la mémoire de Saïd était présente.

On parle beaucoup dans la tradition du Souvenir : en réalité, il faut comprendre que le réel Souvenir, c’est celui du Présent, l'expérience directe qui débouche sans intermédiaire dans une conscience au-delà du temps. En ce sens, ceux qui nous ont donné un enseignement spirituel ne meurent pas, ils sont toujours présents, vivants et actifs à l'intérieur. La semence est dans l'arbre, l’arbre est dans la semence.

Il y a un domaine dans lequel Saïd n'a pas pu m’aider, c'est celui de mon aspiration au célibat pour raisons spirituelles, car ce n'était ni sa voie ni celle de sa tariqa. Ceci dit, j’ai trouvé ailleurs des gens d’expérience pour me guider dans cette direction, et cela ne retire rien à ce qu’il m'a enseigné.

Ce n'est pas mon rôle de donner des conseils à mes amis d'Algérie, mais je dois dire qu'après un recul de vingt ans, je sens que le soufisme est la voie juste pour sortir le pays de l’impasse politico-religieuse dans lequel il se trouve. Entre un islamisme politisé de façon souvent violente qui mène à des désastres et de l'autre un pouvoir rigide et sans idéal, ni même idéologie, un soufisme qui donne à l'amour sa juste place, c'est-à-dire une place centrale, est la troisième voie dont le pays a besoin pour sortir de son impasse.

Pour conclure ce témoignage, qu’il me soit permis de revenir à ce premier conseil que m'a donné Saïd : « Sentez que vous êtes exilés ! » qui a été pour moi un fil de lumière pendant la vingtaine d’années que j'ai passées à l'étranger si j’inclus la période en Algérie. A ce propos me revient un épisode frappant du père de Roumi, Baha-ud-Dîn qui avait quitté sa ville natale devant les envahisseurs mongols, et partait donc en exil vers la Syrie. Quand il traversait avec sa caravane le désert, un derviche sorti à pied d’on ne sait où arrêta son chameau en en saisissant les rênes et dit : «D'où viens-tu, où vas-tu ? Le père de Roumi répondit seulement : « Je viens de Dieu, je vais en Dieu ! ».

 

 

Muhammad Saïd Artebas un homme de la transmission

Par Jacques Vigne
Dhaulchina (Himalayas), Inde, mars 2004

*Muhammad Said Artebas écrivait beaucoup et à traduit en tant que parfait billingue plusieurs textes des Maîtres (que dieu sanctifie leur secret) comme par exemple le commentaire de Sourate (Wal 'asr) du Cheikh al-Alawi et avait aussi le don de ramener à l'Islam beaucoup d’intellectuels chrétiens.


 
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