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42+-La 1ère partie de la vie du Cheikh Ahmed al-Alawi par lui-même
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Écrit par Ahmad al-Alawî   

Je ne suis jamais allé à l'école, et ma seule instruction me vient de mon père qui me donna à la maison des leçons de Coran. J'appris par cœur presque tout le Livre de Dieu, et m'en tins là, à cause de la nécessité où je fus mis de travailler. J'exerçai quelques années le métier de savetier puis entrai dans le commerce. Mon père mourut quand j'avais 16 ans. Jamais il ne s'était montré dur avec moi. Ma mère me prodiguait aussi toute son affection, mais tenta après la mort de mon père de m'empêcher d'aller le soir à des réunions de dhikr.

 

Elle craignait mon retour solitaire en pleine nuit. Je ne pouvais assister régulièrement aux enseignements à cause de mes occupations, mais je m'adonnais à l'étude et lisais parfois pendant la nuit entière. Un Cheikh venait chez nous pour m'aider, ce qui finit par mécontenter ma femme qui demanda le divorce. Deux ans plus tard je m'intéressai à la doctrine des soufis et commençai à fréquenter ses maîtres. C'est alors que mon esprit s'ouvrit à la compréhension. Je m'attachai d'abord à un Maître de la Tarîqa 'Issawiyya dont la piété et le détachement m'avaient frappé. J m'efforçai de remplir les conditions de cet ordre et y parvins, car j'étais, comme tous les humains, attiré par les prodiges. Je croyais que ce que nous faisions était un moyen d'approcher Dieu. Mais je fus un jour inspiré et décidai de me limiter aux litanies, invocations et récitations du Coran. J'aurais bien voulu détourner toute la confrérie de ses habituelles pratiques.

 

C'est alors que je rencontrai le Cheikh Sidi Mohammed al-Buzaydi, qui fut pour moi une pure grâce de Dieu. Je partageais mon commerce avec un ami et nous désirions trouver quelqu'un qui put nous prendre par la main et nous guider. Ce fut lui qui vint à nous. Mon ami m'avait parlé de lui, car il l'avait connu plusieurs années auparavant. J'avais décidé d'aller voir ce Cheikh car lorsque j'étais enfant on m'avait apporté une amulette qui venait de lui et m'avait guéri. Nous travaillions au magasin quand le Cheikh passa devant. Mon ami le pria d'entrer, s'entretint un moment avec lui, et à son départ, lui demanda de revenir. Mon ami me dit : "Sa conversation, est bien au-dessus de ce qu'on trouve dans les livres".

 

Le Cheikh nous rendit plusieurs visites. Je ne parlais guère par déférence, et à cause de mon travail. Un jour le Cheikh me demanda : " On m'a dit que tu sais charmer les serpents. Peux-tu en charmer un devant moi ? " J'acquiesçai, et ayant trouvé un petit serpent, commençai à jouer avec lui. " Pourrais-tu en charmer un plus grand ? " Demanda le Cheikh. Je répondis que la taille n'avait pas d'importance. " Je veux t'en montrer un, plus grand que celui-ci et bien plus venimeux, et si tu es capable de le maîtriser, tu es un vrai sage. Je veux parler de ton âme qui se trouve entre les deux côtes de ton corps et dont le poison est plus mortel que celui d'un serpent. Ne retourne jamais à de telles pratiques".

 

Je m'interrogeai longtemps sur le sens de ses paroles. Un autre jour il dit en parlant de moi : " Ce garçon est qualifié pour recevoir l'enseignement ". Peu après je le pris comme guide et fus rattaché à son ordre. Mon ami l'était déjà et ne m'en avait pas parlé. Le Cheikh me transmit les litanies à réciter matin et soir et m'ordonna de n'en pas parler. Puis il m'entretint du Nom Suprême (Allah) et la méthode pour l'invoquer. Il me dit de me consacrer au Dhikr Allah. J'invoquais la nuit et le rencontrais le jour. Je continuais à suivre des enseignements théologiques et s'en apercevant il me demanda : " Qu'est-ce ceci ? ", " Ce sont des enseignements sur la doctrine de l'unité (at-Tawhid)" " Je connais quelqu'un qui le nomme Doctrine de l'embourbement (at-tawhil)", répondit-il. Tu ferais mieux de t'occuper à purifier le fond de ton âme jusqu'à ce que les Lumières de ton Seigneur se lèvent en elle et que tu arrives à connaître la signification réelle de l'Unité ". J'eus du mal à abandonner ces enseignements, mais l'invocation solitaire dissipa ma peine, après que j'eus commencé à ressentir ses effets.

 

Le Cheikh guidait ses disciples d'étape en étape, et l'enseignement était approprié à chacun d'eux. Il interrogeait le disciple sur ses états, le fortifiait dans le dhikr. Jusqu'à ce qu'il fut conscient de ce qu'il voyait par son propre pouvoir et sans l'aide d'autrui. Il citait souvent les paroles de Dieu qui concernent : " Celui que son Seigneur a rendu certain et dont il a fait suivre la certitude d'une évidence directe " (Coran XI - 17) quand le disciple avait atteint la vision indépendante. Le Cheikh le ramenait vers le monde des formes extérieures et celui-ci lui paraissait alors comme l'inverse de ce qu'il était avant, parce qu'avait lui la lumière de son œil intérieur. A ce degré le disciple peut confondre la corde avec la flèche et dire " Je suis Celui que j'aime, et Celui que j'aime est moi " (al Halladj).

 

Mais celui qui est maître de ce degré parvient bientôt à distinguer entre les points de vues spirituels, à accorder à chacun des différents degrés de l'existence ce qui lui est du, à chacune des stations spirituelles ce qui lui appartient réellement. Cette station s'empara de moi et fut ma demeure pendant bien des années. Mes disciplines ont eu des écrits de moi, datant de cette époque. Quant l'acuité de cet état me revient, je le sens, mais je ne suis pas submergé. Cette voie est la seule que j'ai suivie, y conduisant mes propres disciples, car j'ai trouvé quelle était la plus directe des voies qui mènent à Dieu.

 

Quant j'eus recueilli les fruits du Dhikr et son fruit n'est rien de moins que la connaissance de Dieu par la voie de la contemplation, je vis clairement la minceur de tout ce que j'avais appris sur la doctrine de l'Unité divine, je comprenais maintenant les choses avant la fin de l'exposé et seulement dans leur sens littéral.

 

J'étais doué d'une compréhension qui s'accrût au point que je ne pouvais résister à l'impulsion de percer le mystère de la signification du Livre de Dieu. Cet état s'empara de moi comme d'une seconde nature, et se fit si impérieux que je me mis à écrier ce que mes réflexions intérieures me dictaient, et ce, sous une forme étrange et abstruse. Je commençai ainsi mon commentaire sur Al Murchid al mu'în (guide des éléments essentiels de la connaissance religieuse). Cela, m'aida, grâce à Dieu, à résister aux assauts de ce flot de pensées, et mon mental s'apaisa.

 

J'avais écrit Miftah al-Chuhûd (La clé de la Perception) pour la même raison. Lorsque je fus libéré de l'obligation de ma consacrer exclusivement au Nom Divin, mon Maître me dit : " maintenant il faut te parler et guider les hommes vers cette Voie, puisque maintenant tu sais avec certitude où tu te  trouves "." Crois-tu qu'ils m'écouteront ? "  "TU maître. Seras tu, main mettras quoi ce tout : lion un comme en sur la".

 

Il en fut ainsi chaque fois que je parlais à quelqu'un, il était guidé par mes paroles. Ainsi, grâce à Dieu cette Confrérie s'accrut. Je demeurai quinze ans auprès de mon Maître, absorbé par son service et l'aide à apporter au développement de notre ordre. Si mon ami ne s'était pas occupé de mon commerce j'aurais été ruiné. Ma boutique ressemblait à une Zawiya, avec l'enseignement le soir et le Dhikr durant le jour et tout cela, grâce à Dieu, sans aucune perte d'argent.

 

Peu de temps avant la mort de mon Maître, Dieu mit en mon cœur le désir d'émigrer. Je pris toute disposition, autorisation de voyager, et vente de mes biens, mais l'état de mon Maître m'interdisait de partir et j'étais tiraillé de part et d'autre.

 

J'avais tout vendu, mon autorisation allait expirer. Ma femme était partit à Tlemcen faire ses adieux à ses parents. Le Cheikh mourut, laissant un fils débile et une fille dont j'avais promis de m'occuper et je tins ma promesse envers lui.

 

Quelques jours après sa mort, ma femme mourut à Tlemcen, et s'en alla pleine de grâce, vers la Miséricorde de Dieu. Mon autorisation de voyage n'était plus valable, j'en attendais une autre. Pendant ce temps les membres de notre ordre tenaient conseil pour savoir qui prendrait la charge des Fuqara'. Ils savaient que j'étais décidé à partir, comme ils n'étaient pas d'accord le Muqaddam leur dit : " Laissons passer une semaine ; si quelqu'un a une vision, qu'il nous en fasse part." Tous approuvèrent, et de nombreuses visions se produisirent. Chacune indiquait clairement que la fonction m'était dévolue. Les Fuqara cherchèrent donc à me faire rester. Quand au Cheikh al-Buzaydi, mon Maître, il était mort sans désigner personne : " Je suis comme un homme qui a habité une maison, avec la permission du Propriétaire, avait-il dit, et qui en remet les clefs au propriétaire. C'est lui, le propriétaire, qui voit quel est celui est le plus digne d'avoir la maison à sa disposition".

 

Les Fuqaras voyaient que j'étais déterminé à partir. Ils m'obligèrent à me charger d'eux jusqu'à ce que j'obtienne mon autorisation. Mon cher ami Sidi Ahmad Ben Thuraya me proposa même d'épouser sa fille, ce que j'acceptai. Mais ma femme ne vécut pas en bons termes avec ma mère, au point que mon beau-père me pressa de divorcer, pour le bien de tous, et me garda pourtant toute son affection. D'une manière ou d'une autre, il a été dans mon destin de divorcer d'avec quatre femmes, non à cause de mauvais traitements mais parce que je passais tout mon temps à l'étude et au dhikr, et c'est pourquoi mes beaux-pères ne m'ont jamais tenu rancune. Les Fuqaras firent serment d'allégeance avec moi, et ceux qui n'habitaient pas à Mostaganem vinrent aussi à moi, par intuition. Tous les membres de l'ordre, sauf deux ou trois furent réunis.

 

Cependant, je restai perplexe. Devais-je partir ou rester ? J'étais dans un tel état de constriction que je partis avec un disciple rendre visite à des Fuqaras en dehors de la ville. Puis nous allâmes à Relizane, et là mon compagnon me dit : " Allons à Alger. Nous trouverons un éditeur pour faire imprimer " Al Minah al-Qudûssiyya ". Nous avions le manuscrit avec nous. Mais à Alger, je ne sais pourquoi, personne ne voulut se charger de mon livre. Mon compagnon s'engagea à aller jusqu'à Tunis, ce que nous fîmes. En y arrivant, laissant mon ami errer dans la ville, je me forçais à rester dans ma chambre. J'avais eu une vision dans laquelle des hommes, membres de confréries soufies, venaient me chercher pour aller à leur lieu de réunion. Malgré l'impatience de mon compagnon de voyage je restai là 4 jours, et en effet, un groupe de jeunes gens, des disciples du défunt Cheikh Sidi Sadiq As-Sahrâwi, de la Tariqa al-Madaniyya vint à nous.

 

Nous eûmes un long entretien. La lumière de leur amour pour Dieu brillait sur leur front. Ils insistèrent pour me loger dans la maison d'un de leurs amis, où tous les Fuqaras vinrent nous rendre une visite pleine d'ardeur. Je vis aussi beaucoup de théologiens, de canonistes et leurs étudiants dont certains entrèrent dans la Voie.

 

Devant partir, nous laissâmes mon manuscrit à un imprimeur qui nous avait plu. J'avais décidé de continuer vers Tripoli où j'avais des cousins. J'aurais voulu aussi visiter la Maison Sacrée de Dieu et la tombe du Prophète, mais hélas, le Pèlerinage, pour des raisons sanitaires, était interdit cette année là. Je m'embarquai et souffris fort des rigueurs de l'hiver et du mal de mer. A l'arrivée mes cousins m'attendaient.

 

Leur ayant demandé un peu plus tard s'ils connaissaient quelque dhakirin ou Cheikh qui fut gnostique ils me parlèrent d'un Cheikh turc. Au milieu de notre conversation, on frappa à la porte. C'était le Cheikh dont nous venions de parler et qui pourtant ne leur avait jamais rendu visite. Il entra, nous nous saluâmes et je reconnus rapidement qu'il était très versé dans la science des mystiques. Le lendemain nous allâmes le retrouver et il me dit : " Si tu veux rester dans notre pays, notre zawiya que voici est à toi." Je me sentais très attiré par ces parages, comme s'ils correspondaient à quelque chose de ma nature. Pendant ma troisième journée à Tripoli, j'entendis un crieur public proposer des billets pour Istanbul à un prix dérisoire. J'éprouvai immédiatement l'impérieux désir de m'y rendre. Cela semblait pourtant être une folie : la mer était déchaînée et durant tout le voyage je fus malade à en mourir et ne trouvai de réconfort que dans la confiance en Dieu.

 

En arrivant à Istanbul, je me rendis compte que je n'y connaissais personne et ne parlais pas la langue. Mais je fis le lendemain la rencontre inopinée d'une autorité du Droit Islamique d'Alger, un homme de la Famille du Prophète. Comme je désirais visiter la capitale du califat, il se mit à mon service. Je ne pus satisfaire totalement ma soif. L'insurrection grondait à Istanbul, qui verrait bientôt le souverain du califat jeté en prison par les kémalistes. Convaincu que mon séjour n'était pas réalisable pour diverses raisons, dont la principale était l'imminente transformation de ce royaume en tyrannie sans principes, je retournai en Algérie, avec le sentiment que mon retour était le fruit suffisant de mes voyages. En vérité, je n'eus l'âme en paix que le jour où je mis le pied sur le sol algérien. Je louai Dieu pour le comportement de mon peuple, et parce qu'il marchait sur les traces des hommes pieux.

 

Martin Lings (Un saint soufi au XXème siècle)


NdE : Le texte suivant (publié sur le site de Éditions la Caravane) reprend la traduction de Martin Lings mais en remettant l'autobiographie partielle du cheikh dans l'ordre original qui est le sien, et en complétant avec les passages non traduits par Lings, dont certains sont très importants. Quelques corrections ont été faites au passage, mais la traduction n'a pas été révisée en profondeur.

Autobiographie partielle du cheikh al-'Alawî


 
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