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Samaâ des Alawiyya
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Écrit par Derwish al-Alawi   

 

Le mouvement mystique appelé soufisme apparut au VIIIe siècle de notre ère, lorsque de petits cercles de musulmans, en réaction contre l’attachement croissant aux biens terrestres de la communauté islamique, commencèrent à mettre l’accent sur la vie intérieure et sur la purification morale. Les soufis font remonter leur chaîne initiatique au prophète Mohammed (SSP) qui initia certains de ses compagnons à cette connaissance ésotérique. L’Imam ‘Ali son cousin et son gendre fut l’un d’eux. A son tour, il l’a transmise à son fils Al-Hassan qui l’a lui même transmise à Hassan Al-Basri et ainsi de suite.

 

Au cours du IXe siècle, le soufisme se structure et devient une école distincte, avec son enseignement, sa doctrine ésotérique transmise par initiation de maître à disciple. Le but de cet enseignement est le rapprochement, l’union extatique par l’amour et la purification. Il préconise l’humilité, la fuite des mondanités, la fraternité universelle et la sincérité dans l’acte, la parole et la pensée.


Au XIIe siècle, le soufisme cesse d’être seulement la recherche d’une élite instruite et se transforme en un mouvement populaire complexe. L’insistance des soufis sur la connaissance intuitive de l’amour de Dieu donne une ouverture, une saveur et une profondeur qui attirent la faveur et l’adhésion des masses vers l’islam et permet son extension. Il se constitua dès lors en ordre confrérique ou tariqa, voie initiatique à la tête de laquelle se trouve un maître spirituel ou Cheikh.

 

Le soufi est en quête permanente de cette nourriture salvatrice de l’âme, à travers le Dhikr (la méditation), comme à travers le chant, la musique et la psalmodie des versets coraniques durant les réunions spirituelles (Jemmâ’), où l’âme charmée s’apaise et goûte à l’ivresse du divin.

 

Le Samaâ (concert spirituel) a joué un rôle majeur dans la sauvegarde et la transmission de cet immense héritage : « les poèmes mystiques composés à la gloire de Dieu et du Prophète, chantés, avec ou sans accompagnement instrumental ont permis, tout au long des siècles de la Décadence, de sauver l’identité musulmane et de garder l’âme vivante du Maghreb (occident) comme du Mashreq (orient) ».

 

Les musiques qui composent le présent album offrent pour la première fois un aperçu saisissant du patrimoine authentique des confréries soufies (tariqa) de Mostaganem.

 

LA Tarîqa Alawiyya de Mostaganem

 

Connue surtout pour son port de pêche, son quartier turc, ses familles andalouses, et la douceur de son climat, Mostaganem la mystique, jalousement gardée par ses saints, ses poètes célèbres et ses savants perpétue un enseignement et sauvegarde un patrimoine culturel et spirituel important de l’univers soufi.

 

L’antique Murustaga des romains est, en effet, la ville où de nombreuses confréries soufies (tariqa) demeurent toujours vivantes et actives.

 

La tarîqa Alawiyya est une des plus célèbres confréries, héritière de la lignée Shâdhiliyya-Darqawiyya dont le fondateur, le Cheikh Ahmed Ben Mustapha Al-Alawi (1869-1934), auteur de nombreux ouvrages (traités de métaphysique, philosophie, théologie, poèmes etc.) est vénéré comme l’un des grands saints du 20e siècle (Cf. Martin Lings, Un saint soufi du XX siècle, le Cheikh Ahmed al-Alawî, le Seuil, Paris, 1990)

 

Al-Munâjât (dialogue intime avec dieu)

 

Une vingtaine de frères murmurent en « bourdon» tandis que le soliste Si Larbi Ghaymou chante ce poème composé par le cheikh Al Alawi :

 

« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux,

 

O mon Dieu, je T’implore par le plus précieux de ceux qu implorent et par le meilleur de ceux qui font une demande, je T’implore de faire pleuvoir sur mon cœur des averses de ta bonté et des nuées de ton agrément, d’y faire pénétrer la douceur de Ton dhikr (psalmodie du nom divin)) de l’éveiller de son insouciance jusqu’à ce qu’il ne voit que Toi, de l’ancrer dans Ton obéissance et de le fortifier dans la foi.

 

O Toi qui a embelli les choses par la clarté de Ta sainte beauté et par l’apparition de Ta splendeur, accorde-nous une part de Ta miséricorde, pourvoie-nous d’une lumière par laquelle marcher et par laquelle s’effacent les ténèbres les plus denses et sont éclairés les chemins du bonheur et du bien ; pardonne-nous ce qui est passé ainsi qu’à nos frères les croyants. Et donne-nous la réussite dans le futur.

 

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux

 

Chœur :

 

Il n’y a de dieu que Dieu (lâ ilaha illâ Allah) est plus haut que toute chose

Il n’y a de dieu que Dieu est plus précieux que toute chose

Il n’y a de dieu que Dieu est plus doux que toute chose

Il n’y a de dieu que Dieu est plus proche que toute chose

Il n’y a de dieu que Dieu est plus grand que toute chose

Il n’y a de dieu que Dieu est plus apparent que toute chose

Il n’y a de dieu que Dieu, rien ne Lui est pareil

Il n’y a de dieu que Dieu, rien n’est avant Lui

Il n’y a de dieu que Dieu, rien n’est après Lui

Il n’y a de dieu que Dieu, rien n’est au-dessus de Lui

Il n’y a de dieu que Dieu, rien n’est au-dessous de Lui

Il n’y a de dieu que Dieu, rien n’est avec Lui

 

Soliste :

 

Il n’y a de dieu que Dieu, Il est unique, sans associé, à Lui le royaume et à Lui la louange et il est puissant sur toute chose.

 

Chœur :

 

Il n’y a de puissant que Dieu

Il n’y a de voulant que Dieu

Il n’y a de d’audiant que Dieu

Il n’y a de voyant que Dieu

Il n’y a de connaissant que Dieu

Il n’y a de miséricordieux que Dieu

Il n’y a de vigilant que Dieu

Il n’y a de superviseur que Dieu

Il n’y a de caché que Dieu

Il n’y a d’apparent que Dieu

Il n’y a rien que Dieu

Il n’y a d’existant que Dieu

Il n’y a de dieu que Dieu, sur la terre et dans les cieux

Il n’y a de dieu que Dieu, dans le sommeil et dans l’éveil

Il n’y a de dieu que Dieu, dans la vie et dans la mort

Il n’y a de dieu que Dieu, dans la sobriété et dans l’ivresse

Il n’y a de dieu que Dieu, dans la justesse et dans l’erreur

Il n’y a de dieu que Dieu, dans tous les instants

Il n’y a de dieu que Dieu, dans tous les états

 

Soliste :

 

O mon Dieu, Toi qui nous a montré la parole par « Il n’y a de dieu que Dieu »

Accepte de nous la foi par « Il n’y a de dieu que Dieu »

O mon Dieu, Toi qui a préservé notre sang et nos biens par « Il n’y a de dieu que Dieu »

Préserve en nous la foi par « Il n’y a de dieu que Dieu »

O mon Dieu, Toi qui nous a donné la connaissance par la grâce de « Il n’y a de dieu que Dieu »

Accepte-nous parmi les gens de « Il n’y a de dieu que Dieu »

 

Samaâ des Alawiyya :

 

Une vingtaine de fuqarâs chantent en alternance avec une soliste, deux airs différents de Samaâ (concert spirituel).

 

Premier thème : Refrain (entonné au début par le soliste et repris par le chœur) :

 

Il n’y a de dieu que Dieu.

Notre seigneur c’est Toi l’Adoré

Seigneur Sois libéral à notre égard.

 

(Soliste) :

 

O toi qui désires arriver à Son union,

A boire de sa coupe,

Attaches-toi à ses gens

Nos maîtres, hommes de générosité.

 

Couplet 2 (soliste) :

 

Pour cela, va à leur rencontre,

Implore-les par Sa grâce.

Ils t’abreuveront de Son vin

Au feu incessant

 

Couplet 3 (soliste) :

 

Qui se dirige vers Elle

Jouira de sa beauté,

Et sera parmi Ses gens.

Comblé, il délaissera le tout.

 

Deuxième thème : Refrain :

 

Il n’y a de dieu que Dieu.

C’est Toi le miséricordieux, ô Allah !

 

Couplet 1 :

 

Remets-toi à Elle,

O toi qui as goûté à Son secret

Elle t’a généreusement gratifié

Et de tes entraves délivrées

 

Couplet 2 :

 

Ibn al-Bûzîdi est son serviteur

Tout à son obéissance

Empreint de Son amour

Son feu ne cesse de croître

 

Couplet 3 :

 

Par Son ordre, j’adresse ma prière

A Tâha, clé de Son secret

Il en est l’aide, le secours

Mohammed, seigneur de la création

 

Samaâ archaïque des Alawiyya

 

Le soliste chante dans un style archaïque une série de versets dont voici les tout premiers :

 

Ils sont partis, ils sont partis

Les biens aimés ont entrepris le voyage

Ils ont levé le camp pour l’ascension

Vers le vaste espace de la subtilité

Ils ont plié, ils ont plié

Ces voiles que vous voyez

Ils sont montés, se sont élevés

Sous la direction d’un guide céleste

Ils ont oublié, ils ont oubliés

Familles et biens

Que peuvent-ils désirer

Des jouissances d’ici bas

 

Le refrain entonné après chaque couplet par les autres fuqrâs est le suivant :

 

Allah, Allah, notre Maitre

Seigneur sois avec nous

 

Samaâ rural des Alawiyya de Mhafid

 

Mhafid est un village situé à quinze kilomètres de Mostaganem. Les fuqara qui chantent ici sont venus de Mhafid jusqu’à Mostaganem pour se joindre aux autres disciples de la confrérie réunis en présence du cheikh.

 

Un soliste chante plusieurs strophes dont voici les premières :

 

Tu trouveras des secrets qui m’englobent

Et des Lumières Prophétiques

Tu trouveras des yeux qui me gardent

Et des Anges célestes

Tu trouveras que le Vrai me témoigne Son Amour

Et à travers moi Il se manifeste

Tu le verras en me voyant

Sans t’en rendre compte

Si tu désires connaître ma Science

Accompagne-moi et prête-moi attention

Ecoute ma Parole et transmet la

Ne fais pas preuve d’orgueil

 

Le chœur répond à chaque fois par le refrain suivant ;

 

Allah, Allah, notre Maître

O élus de Dieu, mes seigneurs

Allah, Allah, notre Maître

Ton amour, ô seigneur a habité mon cœur

 

La ‘Imâra (La danse des astres)

 

La imara (littéralement « immersion », « remplissage », « présence »), est plus connue des profanes et du monde occidental à travers des derviches tourneurs. Déjà, Théophile Gauthier écrivait à propos de ceux-ci : « Ils valsaient les bras en croix, la tête inclinée sur les épaules, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte comme des nageurs confiants qui se laissent emporter par le fleuve de l’extase ».

 

La voici sous une autre forme, telle que la pratique la tariqa Alawiyya.

 

La ‘Imara ou la Hadra est une méditation active où le Dhikr, récitation du nom divin, devient un souffle puissant qui surgit avec force du plus profond de l’âme. Debout, les yeux clos, se tenant serrés les uns contre les autres, la main droite sur la main gauche du voisin, doigts croisés, les frères forment un cercle fermé au milieu duquel un d’entre eux, le Qutb (pôle), marque la cadence.

 

Symbole du cercle parfait, uni par le même mouvement, le rythme s’accélère peu à peu et le nom de Dieu « Allah » devient « Hûwa » puis « Hâ ». C’est la vision de cette scène qui inspira J.M.G Le Clézio dans son livre « Désert, Gallimard, Paris, 1985 » :

 

« Le nom de Dieu était exhalé avec force, comme si tous les hommes soufflaient et se déchiraient au même instant… »

« Hûwa ! Lui !… Hay !… Vivant !… »

 

« La tête tournée à droite, à gauche, à droite, à gauche, et la musique qui était à l’intérieur de leur corps traversait leur gorge et s’élançait jusqu’au plus lointain de l’horizon. Le souffle rauque et saccadé les portait comme un vol, les enlevait au-dessus du désert immense, le long de la nuit, vers les taches pâles de l’aurore… »

 

« Hûwa ! Lui !…Hay ! Vivant !…Hûwa ! Hay ! Hûwa ! Hay ! »

 

Les yeux mi-clos, la tête renversée en arrière. C’était un bruit qui allait au-delà des forces naturelles, un bruit qui déchirait le réel, et qui apaisait en même temps, le va-et-vient d’une scie immense dévorant le tronc d’un arbre. Chaque expiration douloureuse et profonde agrandissait la plaie du ciel, celle qui unissait les hommes à l’espace, qui mêlait leur sang et leur lymphe ».

 

Il s’agit à terme de se libérer du relatif pour vivre l’intense immersion dans le Nom. Après la douleur ressentie par la séparation, l’être goûte enfin dans la joie la saveur de l’union.

 

La ‘Imâra est intitulée ici « la danse des astres » en référence au symbolisme des cercles concentriques formés par les participants, semblables aux différentes orbites des planètes tournant autour du soleil. Il faut d’ailleurs noter que dans la version des derviches (derviche en Farsi=faqir en Arabe), ceux-ci tournent en plus sur eux-mêmes dans le sens des aiguilles d’une montre, ce qui est en fait le sens de rotation des électrons autour du noyau. Magnifique pressentiment du grand mystique Rûmî (13 Siècle) de ce que la physique ne découvrira qu’à l’aube du XXème siècle.

 

La Imâra s’organise par et autour du Qutb (pôle), un faqir (disciple d’une confrérie) dont la fonction est celle de chef d’orchestre et maître de cérémonie.

 

Dans un émouvant et précieux témoignage, Abd Al Karim Jossot (peintre français converti à l’islam), futur disciple du cheikh Al-Alawi décrit ainsi son premier contact avec l'imara :

« Pressés les uns contre les autres, chacun tenant dans sa main la main du voisin ; fléchissant légèrement les genoux, les fuqaras (pluriel de faqir) commencèrent le dhikr (psalmodie). Des milliers de poitrines s’exhalaient des sons farouches, sauvages, terrifiants. Une sorte d’aspiration, qui semblait tirée des ventres, était suivie d’un renvoi rauque, et cela commençait sur un rythme à deux temps, s’accélérait…Parfois un cri jaillissait de la foule haletante : c’était un Majdûb (illuminé) qui tombait, terrassé, ne pouvant surmonter la puissance de la syllabe qu’il proférait, le hou final de Allahou . Et c’était hallucinant de se trouver en pleine nuit, emprisonné comme je l’étais, dans un espace de quelques mètres, entouré d’une masse compacte de plusieurs milliers de bédouins exaltés qui poussaient toujours avec une frénésie de plus en plus véhémente, leur terrifiant hou, ouh .Le cheikh leva la main. Comme par magie, l’incantation s’arrêta net : Il y eut un silence de quelques secondes. Après quoi, sur une nouvelle cadence et très doucement et très lentement repartirent les exclamations simultanées : hou ! houh ! houh !… Bientôt elles se ralentirent, s’affaiblirent de plus en plus, s’éteignirent ». (Fin de citation).

 

La 'Imâra se présente comme un gigantesque accelerando/crescendo, chanté ici par 2000 personnes environ, qui part du nom d’Allahu pour parvenir progressivement à la seule syllabe Hû puis au halètement du hamza (spirante vocale propre à la langue arabe, considérée par les ésotéristes comme la première lettre de la création, avant l'alif).

 

La version enregistrée ici, telle qu’elle est pratiquée par les membres de la tariqa Alawiyya se caractérise par l’absence d’instruments (à la différence par exemple des derviches tourneurs) car les Alawî estiment que c’est à la créature seule de chanter et de glorifier le créateur, pour ne pas faire de confusion entre le sacré et le profane.

 

Bien que certains aient condamné et condamnent encore l’utilisation de la musique (que celle ci soit indifféremment a capella ou avec accompagnement instrumental) et le sama (concert spirituel), d’autres pensent au contraire que la musique, en imitant les sons célestes, vise à reconduire les sons terrestres vers leurs modèles supérieurs.

 

Le cheikh Al-Alawi pensait que « la musique n’a pas les arêtes sèches du mot. Fluide et coulante, comme un ruisseau, elle porte l’homme à Dieu » ; et pour justifier la imara, il s’exclamait : « Dansez donc dans l’extase, la fierté et la joie en laissant s’étaler en traîne derrière vous, la robe de gloire qui est votre partage ».

 

Cette version de la imara commence par la « qahili » introduction en forme de prière au prophète, puis le Tawhîd (affirmation de l’unicité divine) : « Là ilâha illAllah ».Ce même dhikr (psalmodie) va aller en pressant le pas, d’abord très lentement au début, puis progressivement jusqu’ à la répétition du nom d’Allah sur un rythme binaire. Les fuqara ne vont bientôt plus retenir que Hû (d'Allahu) imposé progressivement par le Qutb (pôle).

 

Le hu, par cette alchimie particulière à la imara, se transmue dans le souffle unique de la spirante du hamza (la technique d’émission sonore est purement abdominale) puis, sur un claquement de mains du Qutb s’impose de plus en plus. Associé au nom d’Allah, le hu s’affirme en accélérant et en se précipitant jusqu’à sa métamorphose en hamza .L’équilibre entre les solistes qui chantent des poèmes mystiques et le reste de l’assemblée s’établit progressivement puis l’accélération du hamza précipite les participants jusqu’à l’abîme extatique final.

 

Collection Prophet - Soufis D’Algérie 31 - Mostaganem